| mercredi 25 janvier 2012, a 14:22 |
| FORGERIES |
« FORGERIE : Document littéraire
forgé par un faussaire»
(Littré)
Irrésistiblement,
ce journal de bord se trouve sans cesse ramené à certains thèmes comme un
caboteur aux mêmes ports. Parmi ces thèmes : l'Histoire, sa fabrication, la manière effrontée dont
certains arrangent à leur guise des événements qu'ils n'ont pas vécus, au nez
et à la barbe de leurs authentiques acteurs. Nouvel exemple ci-dessous.
Les temps changent. Il commence à paraître
avantageux d'avoir été à l'origine de Présence du cinéma, ce prétendu
repaire d'extrémistes, encore voué aux gémonies il y a peu. D'autres temps
viendront où sera exaucé le souhait qu'il m'arriva d'exprimer dans un éditorial
de Matulu en 1972 : « Si, un peu grâce à notre combat, une
Renaissance, dont les premiers signes s'ébauchent, secoue les turpitudes et les
absurdités où s'est enlisée notre culture, amis lecteurs, abonnés, donateurs,
jeunes gens qui nous envoyez vos premiers écrits, illustres écrivains
fleurissant nos colonnes, vous pourrez dire, vous aussi : J'y étais
! »
Pourquoi ce préambule ? Parce qu'un jeune
« doctorant » qui prépare une thèse où il sera beaucoup question du
« mac-mahonisme », vient de m'envoyer une lettre d'où j'extrais ce
fragment :
« J'ai
recopié dans une librairie un passage de l'autobiographie d 'Yves Boisset,
parue sous le titre la Vie est un choix (Plon, Paris, novembre 2011). Il parle
rapidement de Présence du cinéma : " Sur ma lancée, j'ai alors
fondé avec Jean Curtelin une revue cinématographique qui se voulait
assez iconoclaste, Présence du Cinéma. Jean Curtelin était
un jeune écrivain brillant, très spirituel et très charmant mais assez
peu scrupuleux. Dans la revue, nous nous intéressions à des genres de cinéma
qui n'étaient pas encore à la mode, comme le western, le péplum ou le film
d'horreur. La revue marchait bien jusqu'au jour où Curtelin
est parti avec la caisse. J'ai été obligé d'éponger les dettes.....Ce qui
a permis à Curtelin, réapparu entre temps, de revendre à son profit la revue
aux mac-mahoniens, un groupe de cinéphiles radicaux qui se réunissaient au
cinéma Mac-Mahon pour y célébrer le culte des quatre borgnes de Hollywood
: John Ford, Raoul Walsh, Fritz Lang et André de Toth. Un culte au
emeurant parfaitement légitime car ils étaient tous les quatre
d'immenses cinéastes."
Si Boisset a raison et si Curtelin a
bien volé la caisse, cela fait de vous un receleur puisque vous
avez acheté à Curtelin une revue qui ne lui appartenait pas. Mais comment
croire un cinéaste qui se prétend cinéphile et qui confond Losey et
Preminger avec André de Toth et John Ford ? »
Je ne suis pas peu
surpris de ces propos de Boissset sur Présence du Cinéma. Sans parler de l'incroyable accusation sans
preuve qu'il formule et qui pourrait, de la part des ayants droit de Jean
Curtelin, lui valoir un procès en diffamation, je n'ai jamais entendu
dire par personne qu'il ait participé d'une manière ou d'une autre à la
création ou au financement de cette revue, fondée par ledit Curtelin et un ami
de celui-ci, Michel Parsy. Le nom de Boisset ne figure même pas au sommaire du
premier numéro. Il apparaît au n° 2/3 (sur le western) pour un article sur J.
Sturges ; ensuite la revue s'installe chez Jean-Jacques Pauvert, épisode passé
sous silence par Boisset. (Je ne pense pas que Pauvert se serait laissé
« voler la caisse »...) Boisset y rédige encore quelques papiers,
mais sa signature n'apparaît plus dans le n° 8, toujours chez Pauvert. Il n'y a
pas trace de « péplum », bien entendu, dans ces premiers numéros,
puisque c'est la promotion de Vittorio Cottafavi dans le n°9 qui a commencé à
attirer réellement l'attention des amateurs de films sur ce genre, à travers
l'œuvre du cinéaste italien ; puis Jacques Lourcelles a enfoncé le clou, avec le n° 17 sur
Riccardo Freda. Boisset raconte n'importe quoi,
sans risque d'être démenti par les véritables fondateurs de la revue puisque Jean Curtelin est mort et
Parsy disparu, apparemment sans laisser de trace. Quant à « partir avec la
caisse », encore eût-il fallu qu'il y eût une caisse ; imaginez ce
qu'elle pouvait contenir, alimentant une revue qu'on se refilait comme une
patate chaude après y avoir laissé sa chemise !
Pour ce que j'en
sais, que m'a raconté Jean ou à quoi j'ai assisté, Présence du Cinéma a
rencontré dès l'origine de grosses difficultés, pour avoir été lancée sans
moyens comme beaucoup de revues à l'époque, qui ont d'ailleurs coulé très vite
(L'Ecran de Labarthe, Actualité de Colette Durand, l'espagnole Documentos
cinematograficos, etc.) Au bout de deux numéros, Curtelin et Parsy ont
réussi à convaincre les Éditions Pauvert d'accueillir Présence, accord
d'où sortirent, la couverture ayant changé de style, les « numéros
noirs » devenus rarissimes. Puis, la revue continuant à perdre de
l'argent, Pauvert jette l'éponge et Curtelin
récupère Présence. A peu près au même moment, il rencontre Alfred Eibel. Ce dernier
arrivait de Suisse avec quelques ressources et
accepta de financer plusieurs numéros. C'est alors que tous deux me
demandèrent d'en assurer la rédaction en chef. Le premier numéro de la
« série blanche », ce fameux n° 9 consacré à Cottafavi, a donné le
nouveau départ de Présence pour une quinzaine de numéros simples ou
doubles, qui ont établi sa notoriété. Aujourd'hui ils sont devenus, comme on
dit, « mythiques » et s'arrachent à prix d'or, ce qui n'était pas le
cas, hélas ! à l'époque.
Après le n°15-16,
Alfred Eibel s'est lassé à son tour (toujours la fameuse caisse – toujours
aussi vide !!) et j'ai proposé de racheter la revue, pour une somme en rapport
avec mes moyens financiers d'alors, à la limite de l'inexistence. J'ai fait le
n° 17, puis j'ai offert la revue à Jacques Lourcelles, qui en a repris les
rênes.
Voilà en accéléré
le déroulement de cette petite saga, qui d'ailleurs figure dans Wikipédia à
l'entrée « Présence du cinéma ». Je viens de m'assurer auprès du toujours
vaillant Alfred Eibel, oracle de la critique littéraire post-industrielle, que
ma mémoire ne me trahissait pas. Tous ceux qui ont participé peu ou prou à notre
mouvement de découverte-diffusion-critique, et à qui je rends hommage tant dans
l'Écran éblouissant que dans une récente réédition en poche
de Sur un art ignoré, jugeront bien
imprudent que l'on brode avec une telle fantaisie sur des événements dont plusieurs des
principaux acteurs sont encore de ce monde… Les forgeries de Boisset illustrent
à merveille le billet que j'ai publié ici même il y a quelques mois sous le
titre « Comment s'écrit l'Histoire ». Et j'en reviens toujours à la
même antienne : comment ajouter foi aux reconstitutions des historiens, quand
ce dans quoi on a été soi-même impliqué commence déjà à être déformé,
transformé ou occulté de votre vivant et sous vos yeux ? |
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| mercredi 18 janvier 2012, a 11:49 |
| La Fabrique de l'Histoire |
J'aime beaucoup ce
titre d'une série d'émissions de France Culture : la Fabrique de l'Histoire. Pourquoi ? Parce qu'il établit au
grand jour une réalité la plupart du temps occultée ou ignorée, en particulier
de nos contemporains : l'Histoire n'est pas et il lui est impossible
d'être l'expression de la vérité. Par vérité il convient d'entendre ici, non
pas « notre » vérité relative, occasionnelle et transitoire, mais la certitude
absolue, avérée, des faits, de leurs causes premières et secondes, de leurs
effets sur l'époque considérée. L'Histoire ne peut être qu'une reconstitution a
posteriori, autrement dit une fabrication par des artisans plus ou moins doués,
plus ou moins honnêtes, plus ou moins actionnés par une passion idéologique, et
qui lui imprimeront un cours et un sens selon leur propre pente, orientée par
les modes, corrigée par les censures, ou encore accentuée par leur goût inverse
de la contestation, c'est-à-dire en fin de compte au service de leur intérêt
bien compris.
Une fois bien assimilé
ce mécanisme de l'Histoire recomposée par des subjectivités immergées dans
l'ordre de leur temps, on cessera de s'étonner de l'ingérence du pouvoir
politique, armé du législatif et du juridique, dans le travail angéliquement
tenu pour désintéressé, purement spéculatif, scientifique et objectif de ces
mêmes historiens qui protestent contre ladite intervention, c'est-à-dire contre
le dévoilement au grand jour de ce qui s'est toujours pratiqué dans leur
arrière-boutique. Que l'on imagine par exemple une loi qui ferait obligation aux
pâtissiers d'introduire de la Maïzena dans leurs crèmes caramel, ce qu'ils font
presque tous depuis cent quarante ans que la Maïzena existe, à l'insu du client
aux papilles peu exercées. Le concert d'indignation qu'une telle loi liberticide
provoquerait chez les Pères Lustucru !
Ainsi, bravo,
bravissimo à France Culture pour la
Fabrique de l'Histoire, enseigne qui étale honnêtement les cartes sur la table. Et
bravo d'autant plus que cette série vient de programmer une émission de près d'une heure, produite et
dirigée avec beaucoup de finesse et de doigté par Anaïs Kien, sur la Cinémathèque française au temps béni de
nos jeunes années où elle abritait Henri Langlois et Mary Meerson au numéro 29
de la rue d'Ulm. On y a retrouvé, égrenant leurs souvenirs, quelques-uns des
derniers spécimens de cette espèce en voie d'extinction : les cinéphiles,
notamment Costa-Gavras et Serge Toubiana, respectivement président et directeur
général de l'actuelle Cinémathèque, l'anthropologue Marc Augé, les critiques-historiens
du septième Art Michel Ciment et Bernard Eisenschitz, et, à titre de théoricien
« mac-mahonien » du cinéma, auteur aux PUF du récent Écran éblouissant, votre serviteur.
Cette émission est
un chapitre d'une enquête plus vaste intitulée « Histoire de la
Cinéphilie », qui mérite une place à part dans les archives comme
illustration sonore du livre d'Antoine de Baecque la Cinéphilie, Invention d'un regard, paru chez Fayard en 2003. Si
l'on est intéressé par cet aspect, l'un des plus caractéristiques et innovants,
de la culture du XXe siècle, on peut écouter en libre service « Trois fois par jour, rendez-vous au 29 » ainsi que les autres chapitres de l'enquête sur : http://www.franceculture.fr/emission-la-fabrique-de-l-histoire-histoire-de-la-cinephilie-24-2012-01-17
Ci-dessus : "le critique de cinéma", dessin de Redon illustrant un de mes articles de la série satirique "les Nouveaux Français" dans le magazine Le Point (N°73, 11 février 1974). |
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| vendredi 23 décembre 2011, a 09:32 |
| Carnets politiques de Patrice Dumby |
Bonjour à tous !
En vous souhaitant de
bien terminer 2011 et de commencer mieux encore 2012, j'ai le plaisir de vous
annoncer l'arrivée sur la Toile d'un de mes vieux camarades (rencontré au début
des années soixante), Patrice Dumby. Il a décidé d'y publier plus ou moins régulièrement,
selon son humeur et l'actualité, ses Carnets
politiques. Connaissant le caractère brûlant de la matière traitée et la
fâcheuse manie de Patrice – unanimement et justement réprouvée de nos jours –
de dire ce qu'il pense, j'ai tenté de l'en dissuader, mais en vain. Vous
pourrez donc, si le cœur vous en dit, lire ses élucubrations en suivant le
lien : http://carnetspolitiquesdepatricedumby.over-blog.fr/
Dumby m'a confié un
portrait de lui (ils sont rarissimes), crayonné en 1963 sur une nappe de
bistrot en papier par Boris Simon (1913-1972), écrivain, peintre, traducteur de
Thomas Bernhardt, ami d'Henri Thomas avec qui il entretint une longue
correspondance. Boris Simon est notamment l'auteur du premier ouvrage sur l'Abbé
Pierre : les Chiffonniers d'Emmaüs,
porté au cinéma en 1954. Ci-dessus :
Patrice Dumby par Boris Simon.
À bientôt et, encore une fois,
tous mes meilleurs vœux.
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| samedi 03 décembre 2011, a 18:16 |
| Le phare du Grand Siècle |
 Inscrit au registre des Célébrations nationales, le tricentenaire de la mort de Boileau a été célébré avec une étonnante discrétion. Je crois bien qu'en tout et pour tout le Satirique a eu droit à une conférence en Sorbonne. C'est peu, pour le seul critique littéraire français qui ne se soit jamais trompé. Mais peut-être est-ce justement cela, cette infaillibilité, que lui reprochent ses confrères du XXIe siècle, qui usent leurs jours, leurs fonds de culotte et leur clavier à répéter avec un bel ensemble des louanges apprises par cœur ? À couronner des ouvrages dont personne ne se rappelle le titre deux ans plus tard ? Qu'est-ce que c'est que ce Boileau, ce trublion, ce voyou, qui disait ce qu'il pensait et qui pensait ce qu'il sentait ! À la trappe, le Despréaux ! Aux oubliettes, où auraient bien voulu le faire jeter leurs ancêtres en ligne directe, qui ne juraient que par Chapelain, Scudéry, Pradon et l'abbé Cotin ! Où ils seraient parvenus à l'expédier, si Louis XIV n'avait étendu sur lui son ombre protectrice ainsi qu'il l'a fait sur Molière.
Hélas ! Comme aurait dit Alphonse Allais, plus le temps passera, moins il y aura de gens qui auront connu le Roi-Soleil. C'est pourquoi Le Spectacle du Monde, roi des magazines, m'a offert l'hospitalité ce mois-ci : pour réparer un peu cette injustice. Dans un magnifique numéro dédié à toutes les gloires de la France, je crois que mon modeste monument ne dépare pas trop l'ensemble. Ce n'est pas un tombeau, encore moins un cénotaphe ; c'est un phare, et habité : « Le phare du Grand Siècle ».
Ci-dessus : détail d'une des illustrations de mon article sur Nicolas Boileau, buste par Girardon (1628-1715).
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| vendredi 11 novembre 2011, a 09:57 |
| Nouvelles radiophoniques et Communication en ligne |
Les auditeurs fidèles de mon émission Français, mon beau souci apprendront avec plaisir, du moins je l'espère, la participation désormais régulière d'Alfred Eibel, pour une chronique de critique littéraire intitulée « la Minute d'Alfred Eibel ». Bien entendu, sa durée excédera une minute ! Elle sera néanmoins trop brève à notre goût, nécessité de l'horaire faisant loi, mais suffisamment dense et riche pour compenser un peu sa brièveté. Je rappelle qu'Alfred Eibel, critique notamment à Valeurs Actuelles, a publié en 2011 plusieurs ouvrages d'un vif intérêt : deux recueils de rencontres avec des écrivains, De passage à Paris et Garde à vue, sa correspondance avec Jean-Pierre Martinet et la réédition de Hors Commerce, volume collectif dont il avait dirigé la publication en 1974.
Français, mon beau souci compte ainsi deux rubriques fixes, avec celle de Marc Favre d'Échallens, président de Droit de comprendre (l'association qui poursuit devant les tribunaux les auteurs d'infractions à la Loi Toubon) et administrateur de Défense de la Langue française. Et un troisième intervenant régulier : Pierre Londiche, comédien et poète, qui introduit dans notre machine bien huilée son grain de sel poétique et lit des extraits de livres.
Je rappelle à mes lecteurs qu'ils peuvent écouter l'émission soit sur modulation de fréquence aux longueurs d'onde correspondant à leur situation géographique, soit par satellite pour certains pays étrangers, soit partout en France et dans le monde sur le site Internet de Radio Courtoisie : www.radiocourtoisie.net. Le site de cette station renseigne sur les diverses localisations de son écoute en France, Europe et Afrique du Nord ainsi que sur la grille de ses programmes, chaque émission étant rediffusée plusieurs fois dans la semaine.
Enfin, je signale aux personnes intéressées que le sommaire prévisionnel de mes émissions figure dans l'Infolettre des Éditions France Univers. Elles peuvent s'inscrire dans la liste des abonnés en envoyant un courriel à : contact@editionsfranceunivers.com
Il est également possible de lire cette lettre d'informations culturelles sur www.france-univers.over-blog.org/
L'Infolettre informe ses lecteurs non seulement des activités, publications ou productions deFrance Univers, mais aussi de celles des membres ou sympathisants de son réseau amical et professionnel. La reçoivent directement quelque six cents acteurs du monde de la culture et de la communication.
Post Scriptum : 1)Pour répondre à ceux de mes correspondants qui souhaitent écouter à la carte les deux entretiens que j'ai accordés à France Culture lors de la parution de l'Écran éblouissant (l'un dans l'émission de Jean-Paul Enthoven les Nouveaux Chemins de la connaissance, l'autre dans celle de Michel Ciment, Projection privée), n'ayant pas la pratique de ce mode d'écoute sur la chaîne en question, je leur suggère de se rendre sur son site pour y connaître la marche à suivre. Je leur signale également, sur le même sujet, mes deux entretiens sur Radio Courtoisie, avec Henri de Lesquen et avec Philippe d'Hugues (Libre Journal du cinéma).
2) Alfred Eibel (photo ci-dessus) livre régulièrement ses réflexions et jugements littéraires sur :
www.memoirememoires.wordpress.com/ |
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| dimanche 10 juillet 2011, a 15:24 |
| Le Bicentenaire de Théophile |
Théophile Gautier cher à mon cœur. À plus d'un titre – et je ne parle pas seulement des titres de ses ouvrages… Cet apôtre, en ses débuts, du romantisme hugolien a apporté la contradiction la plus explicite à l'« engagement » de Lamartine et de Hugo. Indirectement par sa poésie et directement par sa pensée il a ouvert la voie à Baudelaire. Il a construit la tour de marbre et d'ivoire dont Mallarmé gravira les degrés jusqu'au sommet d'où l'on découvre, vide et hallucinant, « L'Azur ! L'Azur ! L'Azur ! L'Azur ! » Et il a restauré, tel un redresseur des dieux, tel un Julien, la beauté grecque, purement païenne, célébrée dans l'ivresse par Mademoiselle de Maupin.
Pour marquer l'attachement que je porte au romancier (bien loin d'être l'auteur du seul Fracasse), au poète (prière de ne pas oublier Albertus !), au critique – l'un des plus perspicaces de son temps – Catherine Distinguin et moi préparons à l'occasion du bicentenaire de sa naissance une émission qui lui sera entièrement consacrée, avec des invités triés sur le volet. Cette émission d'une heure, Français mon beau souci, sera diffusée sur les ondes de Radio Courtoisie le lundi 1er août à 10 h 45 et à 14 h, le 2 à 6 h, le 6 à 10 h 45. On peut également écouter Radio Courtoisie en ligne
sur http://mp3.live.tv-adio.com/courtoisie/all/courtoisie.mp3
D'autre part, et pour la même raison, le luxueux magazine Le Spectacle du Monde m'a ouvert ses colonnes de Juillet, si j'ose risquer ce rapprochement avec les foyers d'incendie de 1830, dont le moindre ne fut pas celui d'Hernani qui enflamma jusqu'au gilet de Théophile. L'étude s'intitule « Théophile Gautier, le culte de la beauté ». Quelque peu tronquée par la mise en pages et les belles photos qui l'illustrent, elle pourra bientôt se lire dans son intégralité, sous le titre "Gautier dans son cadre", sur un site ami dont le lien est : http://papiers.enligne.over-blog.fr/article-gautier-dans-son-cadre-79036515.html
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| jeudi 23 juin 2011, a 15:36 |
| Canal Moins |
Mon vieux camarade Patrice Dumby recevait l'autre soir un ami anglais prénommé John comme beaucoup de ses compatriotes et qui, comme nombre d'entre eux, parle couramment le français. Avant de se rendre au restaurant, ils dégustaient à petites gorgées un « spritz » vénitien que Patrice avait confectionné avec les ingrédients idoines, dans les exactes proportions recommandées naguère à notre ami par un serveur du Florian. Son invité jetait de temps à autre un coup d'œil vers l'aquarium à images que Dumby avait omis d'éteindre. C'était l'heure tranquille ou les lions boivent l'apéro et dévorent le « Grand Journal » de Canal Plus. Soudain, John sursauta. M. Denisot, le présentateur, venait de proférer une expression étrange, quelque chose du genre « dans un instant nous aurons en live… »
Avec son délicieux accent de Cambridge, John s'exclama :
– Mais, qu'est-ce qu'il raconte, celui-là ! Il ne veut tout de même pas dire : « en direct » ?
Dumby hocha la tête avec consternation :
– Eh si ! mon cher, il veut dire « en direct ».
John ouvrit des yeux comme ces soucoupes qui s'empilent dans les pubs londoniens :
– Mais… ce n'est ni du français, ni de l'anglais ! Il y a « en », qui est un adverbe français, « live » qui est un adverbe anglais… Qu'est-ce que c'est, ce char à bœufs ? (Il voulait dire « charabia ».)
– Ben voyons… C'est notre « petit-nègre » à nous. C'est bien notre tour ! Nous sommes colonisés par tes cousins américains, béatement heu-reux de l'être, comme le cantonnier, et, pour avoir l'air chic et au courant, les Français essaient de faire croire qu'ils parlent anglais, tout comme leurs brillants ancêtres d'Alésia le latin.
– Et personne n'a encore appris à ce Monsieur… comment l'appelles-tu ? Denigaud ?
- ...sot
– Denisot, que, en français, « en direct » se dit « en direct » ? Personne ne lui a expliqué qu'il était grotesque d'ajouter « en » à « live », qui comporte déjà un « en » implicite quand il est adverbe ?
– Hélas, mon cher John, je crains qu'autour de lui, à de rares exceptions près, tout le monde ne soit très satisfait de parler le même petit-nègre.
– Il faut vous battre !
– Nous nous battons, mon cher John. Mais les veaux, comme les appelait si justement le Général, sont toujours aussi perspicaces en face du danger, si tu vois ce que je veux dire. À lire certains journaux, en particulier féminins, dont les états-majors définissent leur lectorat comme notablement sous-développé, tu serais effaré par le petit-nègre – ou mieux : le petit-français – ou l'anglais de cuisine– qu'on y jargonne… Et encore, s'il n'y avait que ça…
Après m'avoir rapporté ce petit morceau de conversation, Patrice eut l'air si abattu que je crus de mon devoir de le réconforter. Mais je m'en aperçus très vite : le remède était pire que le mal. Pendant son absence (à la suite de son dîner avec John, de plus en plus écœuré par les « veaux », il s'était enfui vers l'Italie, ou Athènes, je ne sais plus), deux événements importants avaient eu lieu. Dans l'ordre : la Marche pour la langue française du Panthéon à Jussieu et la sortie des presses du livre de Robert J. Berg, professeur des universités américaines : Péril en la demeure, Regards d'un Américain sur la langue française. Ces deux événements avaient un point commun : le soutien militant des non-Français à la cause du français. Dans le magnifique défilé ceint de banderoles, hérissé de drapeaux, organisé par l'ambassadeur Albert Salon sur le boulevard Saint-Michel, et que les badauds regardaient passer, ébahis, on dénombrait plus de Haïtiens, de Québécois, de Belges (y compris flamands !), d'Ivoiriens, d'Algériens, d'Acadiens, de Mauriciens, d'Italiens et j'en passe, que d'autochtones !
Le cher Patrice m'arrêta net dans mon élan lyrique :
– Eh, dis-moi, cette France en creux, ces patriotes qui, au lieu de défiler se sont défilés, ce vide au milieu des autres nations rassemblées, n'était-ce pas un beau résumé de la France éternelle, celle qui trahit, celle qui tremblote, celle qui comprend toujours trop tard, celle qui se fiche de son destin comme de l'an quarante et qui pleurniche ensuite (on appelle ça le devoir de mémoire), quand elle reçoit sur le coin de la frimousse, en bonne logique, ce qu'elle n'a rien fait pour empêcher ?
Le bougre avait évidemment raison. Je décidai néanmoins d'avoir le dernier mot :
– Au fait… sais-tu de quel « an quarante » il s'agit ?
– J'imagine que ce n'est pas celui de l'Armistice : trop facile !
– Bien vu. Il faut remonter beaucoup plus haut : aux Croisades. L'« an quarante », c'est quelque chose comme « les pets de Madame Oclès », « rire à gorge d'employé », ou encore « fier comme un petit banc ». Les chevaliers en guerre contre les musulmans affirmaient volontiers qu'ils se moquaient de quelque chose, quoi que ce fût, « comme de l'Al-Koran ». Ce qui prouve, mon bon ami, et sans vouloir te contredire, que les natifs des bords de Loire – n'ont pas toujours tremblé de tout !
PS : Il y avait quand même quelques Français, et non des moindres, en tête du cortège, et qui se sont adressés à la foule au Panthéon : MM. Chevènement, Hagège, les députés Jacques Myard, Dupont-Aignan ; un message d'Alain Decaux a été lu... On ne va pas les énumérer tous. Mais on passerait encore beaucoup plus de temps a établir la liste de ceux qui, de toute évidence et nécessité, auraient dû être présents. |
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| mercredi 01 juin 2011, a 16:04 |
| Comment s'écrit l'Histoire |
Que l'Histoire soit un roman, bâti par des idéologues à partir de quelques faits matériellement prouvés, cette évidence n'est contestée par personne, sauf bien entendu par les historiens eux-mêmes et par les hommes politiques qui s'appuient sur leurs travaux. Curieusement, les historiens renoncent à un statut somme toute honorable d'artiste créateur pour tenter d'accréditer à leur avantage la fable d'une connaissance « scientifique ». Si l'on ne distingue pas clairement leur intérêt dans cette usurpation de compétence (que resterait-il de Michelet, s'il n'avait été grand poète et grand écrivain ?), en revanche on voit bien l'usage qu'en peuvent faire la politique et ses serviteurs, dont l'activité principale consiste à manipuler la réalité pour capter ou conserver le pouvoir.
De semblables réflexions s'inspirent bien sûr de récentes manœuvres d'envergure pour transformer en dogmes protégés par des lois des vérités sans doute insuffisamment établies pour se défendre toutes seules. Point n'est besoin d'un arsenal judiciaire pour avérer que la terre est ronde. À l'inverse, on comprend qu'il en ait fallu un pour maintenir notre planète au centre de l'univers. Mais ces « mauvaises pensées » (selon le titre si juste de Valéry) peuvent naître aussi d'observations moins dangereuses dans des domaines de moindre importance, qui prennent ainsi valeur d'exemples et montrent bien, à leur échelle microscopique, comment s'écrit l'ensemble de l'Histoire.
Je ne reviendrai pas ici sur la fameuse phrase attribuée à André Bazin par Godard, si ce n'est pour insister sur le fait qu'un historien professionnel, M. Pascal Ory, dans un texte sur Bazin (qu'il n'a connu ni d'Ève ni d'Adam, ni lu non plus à ce qu'il semble), publié dans l'agenda 2008 des célébrations nationales, a relayé sans état d'âme la bourde de Godard, – bien que celle-ci, remarque dans sa préface à mon Écran éblouissant Marc Cérisuelo, ait déjà engendré « une petite bibliothèque ».
J'apporterai deux autres exemples d'erreurs qui concernent de près ou de loin le passé de mes activités dans la presse.
La première est une sorte de résumé de l'histoire de la revue Présence du cinéma, que j'ai dirigée de manière effective de fin 1961 à fin 1963 ; mon nom apparut ensuite dans l'organigramme de Présence de manière plutôt virtuelle, car j'en avais confié la responsabilité à Jacques Lourcelles. Le résumé en question, qui se présente en bonne place sur Internet sous l'intitulé « Revues-de-cinema.net » est dans sa brièveté un étonnant tissu de contrevérités, rédigé on se demande par qui. Quelqu'un en tout cas qui n'a pas jugé utile de se renseigner à la source. Dès les deux première lignes on y apprend que Jean Curtelin et Michel Parsy étaient « les programmateurs du Cinéma Mac-Mahon », confondant ainsi les fondateurs de la revue avec le groupe des « Mac-mahoniens ». À la quatrième ligne, je découvre que j'ai racheté la revue en 1962, alors que ce fut en 1963. Dans l'énumération des dossiers-titres de chaque numéros, celui qui reste le plus célèbre auprès des cinéphiles – puisque, consacrant mon arrivée à la rédaction en chef de la revue, il intronisa en fanfare Vittorio Cottafavi –, le numéro 9, devient… « Le film de guerre américain » ! Si l'on souhaite connaître un peu mieux la véritable histoire de Présence du cinéma, on consultera Wikipedia en suivant le lien : http://fr.wikipedia.org/wiki/Pr%C3%A9sence_du_cin%C3%A9ma
Second exemple d'« Histoire en train de se faire » : dans l'excellent numéro 2 de la revue Capharnaüm, publiée par la moins méritoire maison d'édition Finitude, et consacré à la correspondance Jean-Pierre Martinet-Alfred Eibel, il est question, cette fois, de mon magazine Matulu. Dans le court avertissement qui ouvre le volume, je découvre avec surprise que Michel Marmin « enrôle dans son rêve à lui : une revue littéraire, Matulu » Eibel et Martinet…
La réalité est tout autre. J'ai réuni, un soir de la fin de l'année 1970, quelques amis pour leur faire part de mon projet de créer, non pas une revue, mais un mensuel littéraire et artistique au format tabloïde, encore dépourvu de titre (le titre, de Jean Cocteau, me fut transmis par son exécuteur testamentaire André Fraigneau). Ce soir-là, se trouvaient chez moi Pierre Goursat, secrétaire général de l'O.C.F.C., aujourd'hui décédé, Alfred Eibel, Michel Marmin, qui avait amené l'un de ses amis, Frédéric Vitoux, peut-être aussi Jacques Lourcelles, mais ceci est à vérifier, et Jacqueline Ury. Je leur lus un manifeste que je venais de rédiger : l'Éléphant dans la porcelaine, dont un mot fit tiquer Vitoux : « croisade ». Ce manifeste devait servir de programme au journal tel que je l'avais conçu ; je le repris comme titre d'un livre publié à la Table Ronde en 1976. C'est seulement quelques mois après cette réunion que Michel Marmin me fit connaître son ami Martinet, que j'instituai « directeur de la publication » (à partir du numéro 2), fonction juridiquement obligatoire dans les entreprises de presse. Contrairement à ce qu'affirme une note de Capharnaüm (p. 12), Martinet n'a jamais été rédacteur en chef de Matulu.
Même conseil que pour Présence : que ceux qui veulent vraiment connaître l'histoire de Matulu la cherchent dans Wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Matulu
Le lecteur objectera que tout cela n'a aucune importance. J'en suis bien d'accord, et je n'aurais même pas relevé ces vétilles, si la concordance des trois exemples ne m'avait semblé corroborer – fût-ce d'une façon… corpusculaire – le constat épistémologique de mon entrée en matière. Tout se passe dans le domaine du passé, même le plus immédiat, comme si, au témoignage direct des acteurs d'un événement, l'historien ou assimilé préférait systématiquement le récit de deuxième ou troisième main, le vague souvenir indirect d'un tiers ou tout bonnement les éléments rassemblés avec bonne volonté, mais de très loin, par un universitaire ou un curieux. Il y a peut-être derrière cette anomalie une règle, édictée par Alphonse Allais, Jarry ou bien Pierre Dac et Francis Blanche : la vérité est contagieuse et l'historien doit s'en préserver en maintenant entre elle et lui la plus grande distance possible ! |
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| jeudi 21 avril 2011, a 10:35 |
| La Toile flotte au vent de la liberté |
Depuis l'ouverture de ce « Carnet de route », je n'ai cessé de vanter les vertus de la Toile, par opposition à la presse écrite, ou du moins à ce qu'elle est devenue sous les pressions conjuguées de l' « horreur économique » et de la bien-pensance, c'est-à-dire et comme il fallait s'y attendre, sous le double règne de ce qu'il y a de pire à droite et de pire à gauche, marchant main dans la main en tête du cortège sous la pancarte « Pensée unique ». L'un des effets de ce double règne est la place de plus en plus exiguë réservée par les quotidiens et les hebdomadaires à la critique dans le domaine de la Culture. Si les rares jeunes gens qui lisent encore aujourd'hui ce type de journaux avaient l'occasion de feuilleter leurs équivalents des années cinquante-soixante, ils n'en croiraient pas leurs yeux. Outre un espace deux fois plus vaste, ces grands organes de la presse écrite offraient sur une exposition de peinture, par exemple, non pas un catalogue hagiographique, mais une étonnante diversité d'opinions nuancées ou tranchées ; les critiques littéraires ne parlaient pas à l'unisson chaque semaine des dix mêmes livres à l'exclusion de tous les autres (d'où leur perte d'influence) ; les émissions radiophoniques importantes faisaient l'objet d'annonce et de compte-rendu ; les critiques dramatiques rédigeaient encore leur « feuilleton » périodique, souvent journalier, ils connaissaient l'histoire lointaine et récente du théâtre, ils étaient capables de se référer à des mises en scènes mémorables et d'établir des comparaisons, et surtout ils disposaient de la place nécessaire pour le faire ; les programmes de la télévision, dès le début de sa popularité, donnèrent lieu à des analyses approfondies (qu'on se souvienne seulement de la page entière des Nouvelles littéraires) ; et je m'abstiendrai de parler du cinéma, dont le sort journalistique est devenu par trop affligeant.
Il nous reste donc la Toile, sa liberté, son chatoiement, sa surface sans limite, et ses visiteurs chaque jour plus nombreux, qui y trouvent ce qu'ils ont depuis longtemps renoncé à chercher dans le papier imprimé. Je le dis avec d'autant plus de mélancolie que – ceux qui suivent un peu mes travaux le savent – je continue de-ci, de là, à écrire dans des magazines et des revues, mais bien entendu sous des couvertures comme celle du Spectacle du Monde, où l'on s'efforce de préserver ce qui peut l'être de la liberté d'expression. Laquelle, encore une fois, passe aussi par la surface octroyée.
C'est pourquoi j'ai été heureux, mais non point surpris, de découvrir dans le magazine en ligne Le Monde de l'Art et des Lettres l'un des plus avisés parmi les commentaires qu'ait motivés la récente réédition (copieusement augmentée) de mon pugnatorium opusculum, « l'Anti-Brecht », pourtant assez bien servi déjà par Valeurs Actuelles, le Figaro Magazine, le Service littéraire, Éléments et j'en passe. L'auteur en est Philippe Champion.
Le directeur du Monde de l'Art et des Lettres, Jean-Bernard Cahours d'Aspry, est également producteur-animateur de l'émission le Florilège des Arts à Radio Courtoisie. Je reproduis ici le message de remerciement que je lui ai adressé, car il résume assez complètement le propos du présent billet : « J'ai trouvé le commentaire de votre collaborateur parfaitement ajusté à son objet et sûrement le meilleur des « papiers » que mon petit opus a suscités. C'est bien là que l'on constate à quel point la place dont dispose le critique influe sur la qualité de son analyse : la surface de plus en plus rétrécie attribuée par la « grande presse » (grande jadis) aux pages culturelles ne permet plus l'expression d'examens détaillés et d'appréciations motivées. Outre une complète liberté de jugement, votre Monde de l'Art apporte à cet égard la démonstration des bienfaits de la Toile ! » http://www.lemondedelartetdeslettres.com
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| mercredi 13 avril 2011, a 08:27 |
| France Culture : renouveau printanier |
 Décidément, je n'en finis pas de battre ma coupe, comme on disait en vieux françois, au sujet de France Culture. Pourtant, si quelqu'un est rétif à cette opération, c'est bien votre serviteur, y compris – et sans égard pour l'étymon – lorsqu'il s'agit de champagne… (Comme le proclamait Victor, « Ces choses-là sont rudes/Il faut pour les comprendre avoir fait ses études. ») Donc, dans l'un de mes livres récemment publiés, Instants critiques, je fais état d'un ostracisme dont, jusqu'à présent, je m'estimais victime depuis le milieu des années 80 à France Culture, après y avoir été maintes fois invité lors de mes débuts, tant pour y donner mes premières pièces que pour participer à nombre d'émissions. Et puis, dans une note ajoutée à l'extrait de mon « Journal critique » publié dans le même ouvrage, je reconnaissais néanmoins avoir découvert, en classant de vieux papiers, une entorse – que j'avais oubliée – à cette mesure d'éloignement : en 1994, l'excellente productrice Christine Goémé était venue avec son équipe jusqu'à mon bureau de Valmonde pour me faire parler de Barrès. Ensuite, et jusqu'à ces dernières semaines, silence radio, c'est le cas de le dire. Mais, surprise ! Me voilà convié par deux fois et coup sur coup au palais de l'avenue Kennedy ; pour un entretien dans les Nouveaux Chemins de la connaissance de Raphaël Enthoven, et dans Projection privée de Michel Ciment. Le printemps est arrivé. Dans la grande Maison Ronde, le talent refleurit partout !
Ainsi a pris fin, semble-t-il, mon bannissement de France Culture, dont le point culminant fut en 1987 la suppression pure et simple, pour crime de lèse-Godard, d'une émission des Nuits magnétiques consacrée par Michel Boujut à mon livre la Mise en Scène comme langage, qui venait d'obtenir le prix du Meilleur Livre de cinéma. Il est vrai que la productrice de la série, responsable, selon ce qui m'en fut dit, de cette grotesque censure, devait par la suite se distinguer par des prouesses non moins brillantes, appréciées et mémorables, en qualité de directrice de la chaîne en question et dans le secteur éditorial. |
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| dimanche 10 avril 2011, a 09:48 |
| Délires à la SGDL ? |
Ci-dessus : Un exemple ancien de "livre enrichi".
Membre de la Société des Gens de Lettres depuis bientôt un demi-siècle, je reçois régulièrement de cette honorable association (fondée en 1838) une lettre d'information qui, depuis peu, m'arrive par voie électronique. La SGDL s'est donc modernisée. Elle se veut même, aspiration certes légitime pour une institution vouée à la littérature, tellement « à la page » qu'on s'y trouve invité à ce type de colloque : « Littérature et numérique : vers quelles écritures? »
Déjà, avant de poursuivre, nous voici arrêtés par une difficulté. Si ce qui importe à l'assise d'une œuvre pour en assurer ou au contraire en exclure la qualité, est essentiellement le regard de l'artiste, le son de sa voix, et, porté par ces vecteurs qui sont la façon de dire, le contenu du « dit », le support matériel exerce-t-il une quelconque influence sur ces paramètres ? En d'autres termes, et en prenant comme exemple l'art où le support paraît revêtir la plus grande importance par rapport au message supporté, j'entends : la peinture, – le choix de la toile, du papier apprêté, du panneau de bois, voire du pan de mur ou du plafond, est-il à même à modifier en profondeur le talent du peintre, la force expressive, la beauté, les significations de son travail ?
Certes, le format du support peut se révéler déterminant, et l'on ne réduit pas en médaillon ce qui s'étend sur une fresque. Mais il en va de même et depuis toujours avec les formats littéraires, et la poésie ne chante pas la même chanson dans l'Énéide que dans Émaux et Camées. Y a-t-il là matière à colloque ?En revanche, écrire avec un style ou un stylo, ou un Bic, un porte-mine, une plume d'oie, tapoter le clavier d'un Mac ou d'une vieille Remington, griffer de son immortel génie le papyrus, la tablette de cire, la peau d'une chèvre, une feuille 21x29,5 ou un cédérom, ne ferait éventuellement varier que la rapidité d'exécution, et encore. Je connais des Flaubert sur Word qui rédigent moins vite que certains Rouletabille de jadis, accrochés à leur plume Sergent Major. Quant aux pages dont le triste sort est de ne se lire pour le moment que sur écran, tout le mal qu'on leur souhaite est de trouver au plus vite leur écrin de papier. Allons-nous mobiliser des « spécialistes » pour élucider cela ?
Ainsi, la question posée : « Littérature et numérique : vers quelles écritures ? », dépendant pour l'essentiel de l'écrivant, et non de l'écritoire, nous apparaît pour le moins oiseuse. Mais il est vrai qu'elle ressortit à un type de réflexion qui part du principe que tout le monde est capable de créer, et qu'il suffit de « former » - ou de formater – un quidam démangé par l'envie de se faire connaître à la devanture des libraires, pour qu'il se métamorphose en Victor Hugo. L'une des causes dela médiocrité actuelle des romans français (remarquée par le monde entier, sauf bien entendu par les responsables eux-mêmes) et de l'échec littéraire de tant de personnes par ailleurs dignes de considération, et qui tireraient profit à exercer leurs talents en d'autres domaines, est que l'on croit à ces folies échappées de cerveaux embrumés par un égalitarisme de nature, confondu avec l'égalité de justice – et par le tout vaut tout de la prétendue « post-modernité ». L'art d'écrire s'apprend, ou plus exactement se perfectionne, mais il y faut au préalable un don qui, lui, ne s'apprend nulle part. Quand il recommencera à comprendre ces évidences premières, le landerneau intellectuel s'en portera un peu mieux.
En réalité, il n'a probablement jamais cessé de les comprendre. Mais il faut à présent compter avec tous les conseillers, conseilleurs, consultants, psys, experts, Docteurs Knock et autres coaches qui surgissent partout où une pseudo-spécialisation à vocation pédagogique parvient à soutirer quelques euros de la poche de malheureux crédules, persuadés que la narratologie,les bonnes recettes scénaristiques, l'agencement d'un récit, l'habileté à torcher un article sont matières d'enseignement magistral. S'il y a un apprentissage possible de ces pratiques, il ne saurait venir que de la fréquentation assidue des grandes œuvres d'une part, et, d'autre part, de notre expérience personnelle « sur le tas ». (On observera d'ailleurs, en parallèle, le dogme inverse appliqué aux arts plastiques, où il est recommandé – au rebours de leur longue histoire et du simple bon sens – de ne rien apprendre, rien connaître, rejeter toute éducation d'école pour « libérer » du carcan des règles la créativité de l'individu.) Cela dit, on doit reconnaître au colloque patronné par la SGDL le mérite d'une gratuité qui l'exonère du reproche ci-dessus.
Ce n'était qu'entrée en matière. Car l'information réellement extraordinaire que j'ai recueillie dans l'invitation en question, information sur moi-même de surcroît, est que je suis un « professionnel des industries créatives ». Alors que j'annonçais cette grande nouvelle, ou plutôt cette promotion, à ma tendre épouse, celle-ci, qui n'entend rien au vocabulaire du monde contemporain, s'est écriée : « Te voilà donc comme les ballons, quasiment un référentiel bondissant ! »
Eh bien non, ma chère ! Il ne s'agit pas seulement ici de l'aimable grimauderie qui, pour notre agrément et celui des mauvais esprits de notre espèce, enveloppe les choses les plus simples de paillettes de mica remontées des abysses universitaires. Il y a, derrière la pacotille de ces termes d'apparence anodine, un monstre grimaçant. Le serpent technocratique et mercantile s'agite, se gonfle, se tortille, résolu à nous avaler, à nous ranger dans ses cases intestinales étiquetées « professionnel », « spécialiste », « chômage », « industrie », « rentabilité » et, tout de suite après, cela va sans dire, « démarche citoyenne », « zone euro », « P.I.B. », « croissance », « mondialisation ». La panoplie du prêt-à-penser économico-politique a été préparée avec soin à notre intention dans le double fond de ces trois petits mots bien propres, bien astiqués, bien cuistres, qu'on nous tend avec un bon sourire.
En outre, ces « industries » créatives, par leur connotation de fabrique à la chaîne et de mercatique épicière, contreviennent de la manière la plus fâcheuse à la notion d' « exception culturelle » que la France et quelques autres nations ont eu tant de peine à faire admettre naguère, les organismes internationaux du commerce étant imprégnés par la conception anglo-américaine de la Culture marchandisée.
Toutefois, j'ai conservé le meilleur pour la fin. Nous, professionnels des industries créatives, sommes conviés à nous réunir « autour de la question du livre enrichi pour questionner les futurs de la création littéraire ». Passons sur le « livre enrichi », c'est-à-dire parsemé de gadgets, images, sons, commentaires. Nous le voyons surtout comme une tentative pour enrichir l'éditeur plutôt que le texte lui-même qui s'en passe fort bien, mais qu'importe et après tout, pourquoi pas ? Cela existe depuis les enluminures. En revanche, rien de plus agréable ne pouvait m'arriver ces temps-ci que de rejoindre quelques autres « professionnels » autour d'une question pour questionner des futurs. Et d'autant que nous sommes invités par la même occasion « à twitter durant l'événement avec le hashtag #atfr » (j'ai fait un copié-collé pour garantir la fidélité de la citation.) Qu'est-il arrivé à notre digne établissement pour qu'il cautionne ces charabias ?
J'évoquais Flaubert il y a un instant. Voilà qui pourrait donner l'idée d'une précaution utile : avant d'écrire ou surtout de publier quoi que ce soit, même sur la Toile : toujours se demander ce que Flaubert en aurait pensé, avec son penchant pour les joyeusetés bouffonnes. Eût-il épinglé précieusement telle ou telle phrase dans le Dictionnaire des idées reçues, ou dans Bouvard et Pécuchet ? Notre cher Gustave avait sans doute adhéré à la Société des Gens de Lettres… Si son ombre se promène encore, mélancolique, par les champs et par les grèves, et dans les couloirs de l'Hôtel de Massa, mieux vaut lui éviter de trop fortes rigolades, n'est-ce pas ?
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| jeudi 31 mars 2011, a 09:17 |
| Les Mardis littéraires de Jean-Lou Guérin |
On connaissait les Mardis de Mallarmé, mais connaît-on suffisamment ceux de Jean-Lou Guérin ? Il y a peu, ils accueillaient nos amis Bruno de Cessole, Anca Visdei, Alfred Eibel et aussi Stéphanie des Horts, Cécilia Dutter… Cela se passe au premier étage du Café de la Mairie, place Saint-Sulpice, n° 8.
Le 19 avril, Jack Forget y présentera son dernier livre, qui est aussi son premier roman : l'Arbre à tiroirs. Voici comment Alfred Eibel résume l'auteur et son œuvre : « Jack Forget, sa règle de vie : attendre peu des autres, beaucoup de soi. Né d'un père épicier et d'une mère professeur. A débuté dans la vie active en vendant du muguet aux Halles de Paris. A beaucoup voyagé, accumulé les boulots, les diplômes : agrégé d'économie, docteur en philosophie. Puis, a dirigé le cirque Pinder pendant des années. Puis, a été agent littéraire et artistique. Il s'est occupé de Jean-Edern Hallier. Bruno Cremer est devenu son ami. Fréquente écrivains, musiciens, peintres. A contribué à l'album "Boîte à secrets" du peintre Milshtein. A travaillé avec Gourmelin. Hostile aux interdit qui interdisent les plaisirs simples de la vie. Du cinéma, il attend de l'étonnement et de la joie. N'a pas de copains. L'amitié, dit-il, a un sens si elle possède un socle inébranlable. Entretient des rapports avec des gens qu'il qualifie hors normes, parce qu'ils n'ont rien à prouver ; parce qu'ils vivent très bien de ce qu'ils font. Ce Français dirige l'International School of Management de New York, avec des succursales à Londres, Tokyo, Shanghai et au 148, rue de Grenelle, dans le 7ème arrondissement. A publié en 2010 un récit, L'Arbre à Tiroirs. Août 1954, aux Éditions France Univers, qui pose la question : jusqu'où peuvent remonter les souvenirs ? »
L'Arbre à tiroirs, en effet, est une enquête aux allures quelque peu autobiographiques, dans laquelle se lance un homme mûr pour tenter de retrouver son enfance : lointaine, insaisissable, mystérieusement disparue.
Parti de rien et de nulle part, Jack Forget, le 19 avril, révélera peut-être son secret. Sa causerie s'intitulera : « Peut-on réussir sa vie ? » Vaste sujet, et qui ne se limitera pas, on s'en doute, à l'état d'un compte en banque. Un sujet et un personnage qui vont attirer beaucoup de monde. Il serait prudent d'arriver un peu en avance, le 19 avril, au Mardi littéraire de Jean-Lou Guérin.
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| dimanche 13 mars 2011, a 15:59 |
| Un poème d'Aranjo |
Le poète ARANJO, né comme moi entre l'aurore de Parménide et le crépuscule de Sénèque, et dont me plaisent les signes mystérieux tracés d'un doigt qui semble s'écorcher sur d'antiques surfaces rugueuses, m'envoie la plus récente occurrence, mais non pas ultime, j'espère, de ma pièce fétiche, la Mort de Néron, qui n'en finit pas de surgir et resurgir, grâce à lui, des sables universitaires où elle aurait pu s'endormir à jamais :
TRAGÉDIE PRÉTEXTE, par Daniel Aranjo
Solitude thermale ; morte saison ; morte comme…
Qu'amener près de ma forge vide, à mi-Apennin d'automne, aux thermes fumants des Eaux-Chaudes, ce matin, si c'est du moins automne, hiver
sur cette sableuse mosaïque vitrifiée de gel, tel un vers brumeux d'Hésiode suintant dans un bruit de serrure
(cependant qu'au bas de la vallée, un dieu tardif prépare ses langes brûlants de torrent en se hâtant sous des aubes lunaires…) ?
Quels livres, rares, ficeler avec un soin d'affranchi à dos de mulet, et puis feuilleter d'une main hors de la braise boueuse du bain ? (Il entre du rite en de telles saisons et ces travaux dont rien ne vous distraira, que l'on mène enfin là, loin de tous.)
Qu'ai-je amené, cet hiver, à Aquæ Sextæ ?
D'abord une vieille thèse sur le théâtre de Sénèque, dont le vieux papier même fait du bien, et de savoir qu'avant celle-ci d'autres, mais en latin, ont déjà traité L'Usage des prépositions dans les tragédies de L. A. Sénèque (Vienne, 1793), la Préposition in + accusatif chez Sénèque (Leipzig, 1795), Les Substantifs de Sénèque le Tragique (Berne, 1796) ou Les Comparaisons ek tou adynatou chez les poètes latins (Würzburg, 1798).
Oui cela pacifie, comme une joie. Sauver du moins le nom de ces dissertateurs cicéroniens à barbichette !
Odeur fade et salubre d'eau de feu protohistorique d'avant le Déluge forée par deux kilomètres de fond comme un bitume saint.
Et puis, du fond de mon étuve-courant d'air, cette MORT DE NÉRON, d'après Caius Suetonius Tranquillus, intense comme cette allée à urne de rouille, là-bas, à ma fenêtre grossie de sanatorium, où j'irai peut-être, l'âme neigeuse, chercher je ne sais quoi encore de creux à venir hors de la boue cendreuse où se défait pour l'heure (lueur terreuse et ultime de conscience) un gris tison de ma sueur.
Il peut y avoir des tragédies, dit Aristote, sans étude de caractère. C'est vrai.
Puis demain, peut-être, l'Octavie du Pseudo-Sénèque, petite tragédie prétexte (la seule à sujet national que nous ayons gardée), datable des premiers Flaviens, à feuilleter d'un autre doigt dans l'aube brouillardeuse et batailleuse d'avant forum, d'où sourd un soufre sec à goût d'alun.
Oh non, nous ne mangeons plus couchés sur des lits de pourpre ni de chaume en C, ni aux mêmes heures, mais enfin notre source n'a point changé depuis vingt siècles et ne fut baptisée de nul Pie VII cireux ou maint Grégoire chose
- notre seigneur le Pape ! dont je suis pour l'heure le sujet, né sous quelque Pie VI - ah pauvres Italies ! - et habite toujours pour l'instant une lointaine marche tout écussonnée, tel un bigot marquisat à distance, de lourdes abbayes
(mais, entre Pie VII et Grégoire Seizième, quel autre déjà était-ce, il y a dix ans à peine, dont j'oublie chiffre et nom, comme une fresque à l'éclair usé confond les armoiries de toute sa dynastie à mitres ?)
Ah, j'aurais dû m'en douter, il y en eut deux, dont un éphémère et pieux autre Pie (VIII), pontife quelques semaines à peine,
le temps de décrocher son effigie à loutre de nos deux douanes à guérite avec l'apaisante Ombrie, à pente chuchoteuse de tableau, et l'antiquissime enclave consulaire de Saint-Marin, à flanc gris de Mont Aiguille-Titan
qui, celui-là, nous ensevelira tous de son suaire ponce, sans le moindre usage crématoire.
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| jeudi 17 février 2011, a 14:31 |
| Merci à Raphaël Sorin |
Il y a longtemps que j'entends parler de Raphaël Sorin. Certains de mes amis l'ont connu ou le connaissent encore : Pierre Rissient, l'homme de cinéma à l'œil absolu comme certains musiciens ont l'« oreille absolue », Alfred Eibel, le critique qui sait lire (oui oui, cela existe !)… Ce qu'ils me disaient de Sorin, ses préférences littéraires notamment, dessinait le portrait d'un homme de goût et d'un homme libre, à l'écart de cet insupportable piétinement de godillots intellectuels qui forme le fond sonore de toute Culture officielle. Les à-peu-près de la vie ont fait que nous ne nous sommes jamais rencontrés, mais je sais qu'il existe, il sait que j'existe et cela suffit ; car « exister », avec les attributs de poids, de résistance, d'étendue et de durée que ce mot implique, n'est pas si fréquent dans une noosphère surtout peuplée d'ectoplasmes.
Or, voici que la publication aux Presses universitaires de France de mon livre l'Écran éblouissant fait que nos chemins pour la première fois se croisent, au moins sur la Toile. Dans le blog de « Libération » intitulé Lettres ouvertes et sous-titré « Les divagations de Raphaël Sorin », je viens de lire un commentaire à propos de cette parution, dont je recommande vivement la lecture à ceux de mes visiteurs qui s'intéressent au cinéma. Sorin y jure « de faire lire Mourlet, jusqu'en Californie. Au moins. » Je m'en réjouis, bien que la Californie fasse partie de la liste des territoires américains qui connaissent déjà Sur un art ignoré… du moins en la personne de Charlton Heston, dont j'ai naguère reproduit ici même le morceau d'entretien où il s'interrogeait sur le sens exact de ma phrase « Charlton Heston est un axiome » !
Voici le lien de Lettres ouvertes : http://lettres.blogs.liberation.fr/sorin/2011/02/sur-jean-eustache-et-quelques-cin%C3%A9philes.html#comments
On trouve aussi le commentaire de Raphaël Sorin dans le blog des Éditions Léo Scheer, qui publient un Dictionnaire Eustache par Antoine de Baecque, – que je viens d'accueillir à mon émission Français, mon beau souci pour son Histoire de l'Odéon. Notre ami Antoine possède une puissance de travail et d'ubiquité qui fait frémir !
http://www.leoscheer.com/blog/2011/02/11/1493-eustache-par-rafael-sorin
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| vendredi 26 novembre 2010, a 10:19 |
| Parvulesco |
Jean Parvulesco nous a quittés. Le premier à m'en avoir averti est Christopher Gérard. Puis j'ai reçu divers messages relatifs à ce grand départ. Celui que je transcris ci-dessous émane de M. Albert François, lecteur de mon "Carnet de route". Il me semble en effet que ce résumé biographique donne une image assez complète de notre ami disparu :
Jean Parvulesco est né en Roumanie (Valachie) en 1929 et vient de mourir, à Paris, le soir du dimanche 21 novembre 2010. De la Nouvelle Vague à la littérature, sa vie très singulière a représenté une trajectoire personnelle à la fois solitaire et engagée collectivement.
Avant l'âge de 20 ans, vers 1948, il décide de fuir le régime communiste et traverse le Danube à la nage. Il est emprisonné dans des camps politiques de travaux forcés en Yougoslavie et parvient à rejoindre finalement Paris, en 1950, qu'il ne quittera presque plus. Il suit les séminaires de Jean Wahl à la Sorbonne puis fréquente les milieux les plus divers, dans une pauvreté contre laquelle il se débattu toute son existence.
Débute alors ce destin étrange et riche, où se mêleront l'écriture et l'action, et de nombreuses rencontres avec des cinéastes, des écrivains, des activistes, et des personnalités de zones différentes de l'échiquier politique. Proche de certains milieux de la Nouvelle Droite, il fut également lié à certains gaullistes, mais aussi à l'OAS, chiraquien atypique, apologiste du traditionalisme de René Guénon, influença le politologue russe Alexandre Douguine... Personnalité indépendante, il fut ami avec Raymond Abellio, Louis Pauwels, avec l'actrice Aurora Cornu, discuta avec Martin Heidegger, Ezra Pound, Julius Evola... et connut Ava Gardner, Carole Bouquet et bien d'autres. Journaliste, il commence à écrire dans les années 60 et jusqu'à sa mort en passant de Combat à Pariscope, de Nouvelle Ecole à l'Athenaeum, de Rébellion à la Place royale ou Matulu : la tendance politique, l'objet ou la diffusion d'un média ne le préoccupait jamais. Pour lui, seul comptait ce qu'il appelait l a littérature, l'acte de dire par le texte, véritable "expérience de la clandestinité".
Il mena cette expérience jusqu'à des retranchements personnels toujours mystérieux, où l'écrivain ne se distinguait plus vraiment du personnage, et le personnage de l'homme lui-même. Ce caractère unique, cet esprit qui semblait au-delà de toutes les difficultés du quotidien, à la vitalité exceptionnelle, à la culture secrète et souvent magnifique, lui valut d'être remarqué et apprécié par Eric Rohmer, Jean-Luc Godard ou Barbet Schroeder. Dans A bout de souffle, Jean-Luc Godard fait interpréter par Jean-Pierre Melville le rôle de Parvulesco, qui aura cette réplique restée célèbre à une question sur son "ambition dans la vie" : "Devenir immortel... et puis mourir". Dans L'Arbre, le maire et la médiathèque d'Eric Rohmer, il joue le rôle de « Jean Walter », proche de ce qu'il était en vrai, au côté d'Arielle Dombasle et de François-Marie Banier.
Au-delà de cette présence au cinéma, l'œuvre qui restera est son œuvre littéraire. Il commence à écrire des livres vers 50 ans, avec notamment le Traité de la chasse au faucon (L'Herne, 1978), recueil de poèmes remarqué, et un premier roman, La servante portugaise (L'Age d'Homme, 1987), publié récemment en Russie. Une trentaine de romans et une dizaine d'essais composent cette œuvre. Deux éditeurs jouèrent un rôle primordial dans la publication de celle-ci : Guy Trédaniel et Vladimir Dimitrijevic. Sa façon d'écrire, rejetée ou adulée, intéressa fortement des personnalités comme Guy Dupré, pour qui elle constitue "l'entrée du tantrisme en littérature", Dominique de Roux, Michel Mourlet, Michel Marmin, Jean-Pierre Deloux ou Olivier Germain-Thomas (qui lui consacra une émission "Océaniques" sur FR3 en 1988).
Le 8 juin 2010, il est invité sur le plateau de l'émission "Ce soir (ou jamais!)" par Frédéric Taddéï sur France 3. Auprès de Dominique de Villepin, de Marek Halter ou Philippe Corcuff, il restera étonnamment silencieux. Son dernier livre, Un retour en Colchide, vient de paraître chez Guy Trédaniel. Il y notait, à sa façon, que « ce n'est pas nous qui décidons de l'heure. Moi, par exemple, je fais tout ce que je peux faire, mais je ne sais pas s'il ne faudra pas que je sois obligé d'abdiquer. D'ailleurs, j'ai l'impression que le moment de la fin arrive ». |
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| vendredi 23 juillet 2010, a 22:49 |
| Un collaborateur du "Point" |
Un certain M. Martel a récemment publié dans Le Point un article sur la collaboration nécessaire des Français à la géopolitique linguistique américaine, qui, nous ramenant à d'autres périodes de notre histoire, met en émoi, à juste titre, le landernau culturel.
Je ne suis pas certain qu'il faille, à ce M. Martel, accorder une telle importance qu'elle justifie tant de réponses et de protestations. C'est lui faire trop d'honneur et de plaisir. Dans tout domaine il existera toujours des gens enfermés dans des croyances irrationnelles, un rejet de leurs propres racines, ou peut-être simplement poussés par la vanité d'exposer leur pseudo-réalisme à l'admiration des bobos, et qui poursuivent des combats d'idées depuis longtemps explorés et balisés.
Car ce que M. Martel avance, et que Le Point publie, comme d'extraordinaires rayons de lumière dans le brouillard linguistique français a déjà été dit, rabâché et réfuté dans tous les livres qu'il n'a pas lus, depuis au moins une cinquantaine d'années si l'on date le phénomène des premiers écrits d'Étiemble sur le sujet.
Ce qui suffirait à ringardiser sa posture, pour employer un mot qu'il affectionne, c'est l'insoluble contradiction qu'il n'aperçoit pas entre le fait, qu'il relève, dont il se félicite et dont son charabia témoigne, que notre langue commerciale, industrielle, médiatique, informatique, est d'ores et déjà, et depuis longtemps, à moitié ou aux trois quarts envahie par l'américain (ne parlons pas d'anglais : nos amis d'outre-Manche nous comprendront) et l'assertion, qui paraît tout autant le réjouir, selon laquelle notre influence, notre rayonnement, notre puissance seraient partout en baisse ou en déconfiture. Autrement dit en clair : un demi-siècle de colonisation linguistique volontaire n'a rigoureusement servi à rien, sinon à nous enfoncer davantage. Cela ne saurait surprendre que ceux qui n'ont jamais réfléchi plus d'un quart d'heure à la question.
Que ce monsieur n'ait d'autre solution à proposer que d'accentuer une dérive aussi contre-productive suffit, semble-t-il, à rendre la discussion sans objet.
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| vendredi 16 juillet 2010, a 10:28 |
| Le Martyre de sainte Apolline |
L'illustration de l'article ci-dessous figure le Martyre de sainte Apolline sous les espèces d'une représentation théâtrale. On y distingue en arrière-plan, outre des loges de notables, les « mansions » (même origine que « maison ») qui servaient de décors (le Paradis, l'Enfer, etc.) nettement délimités et cloisonnés, permettant aux acteurs de se déplacer d'un lieu scénique à un autre selon les nécessités de l'action : ce que l'on obtient aujourd'hui par les changements manuels de décor ou les plateaux tournants. (Jean Fouquet, XVe siècle, les Heures d'Étienne Chevalier au Musée de Chantilly.) |
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| vendredi 16 juillet 2010, a 08:40 |
| Mystère étymologique |
 Le dernier numéro de Défense de la Langue Française réserve une surprise de taille aux amateurs de théâtre qui ont quelque teinture de son histoire. Page 45, sous le titre « Mystère et ministère », on peut lire en effet une stupéfiante explication de l'étymologie de ces représentations populaires de scènes religieuses données au moyen âge sur le parvis des églises. L'auteur, qui se dit professeur de lettres classiques, s'inquiète de la graphie « mistère » adoptée de nos jours au détriment de « mystère », qui fut de mise jusqu'à ce que la science étymologique, au début du XXe siècle, permît d'établir la différence entre les deux origines confondues de latin médiéval mysterium. Si l'on se reporte, par exemple, au Dictionnaire étymologique de Wartburg (1e édition : 1931), on peut lire : « Au XVe siècle, [mystère] a pris le sens de ‘représentation dramatique d'inspiration religieuse', d'après le sens de ‘service, office, cérémonie' qu'avait pris en lat. médiéval mysterium, par confusion avec ministerium » (c'est moi qui souligne).
Si maintenant on veut bien lire jusqu'au bout la notice consacrée à « mystère » par le Dictionnaire historique de la langue française d'Alain Rey (que l'auteur de l'article évoque au passage sous le titre de « Dictionnaire culturel » et en inversant le sens du commentaire étymologique), on trouvera ceci : « L'emploi du mot pour le genre dramatique médiéval d'inspiration religieuse qui mettait en scène la Nativité, la Passion, la Résurrection et des scènes de la vie des saints (1405) procède également de ministerium ; cette influence explique la graphie didactique mistère destinée à distinguer le représentant de ministerium de celui de mysterium-mustérion.. »
Ainsi, ce que met en cause l'auteur de l'article, c'est la volonté légitime et récente de différencier deux mots d'étymologie et d'acception complètement distinctes. D'acception, tout autant que d'étymologie, car, à défaut d'en maîtriser l'étymon, le simple bon sens conduit à comprendre qu'il n'y avait rien de secret, rien qui fût caché au profane et réservé à des initiés dans ce théâtre populaire, conçu au contraire pour illustrer au grand jour en images naïves et vivantes, pour vulgariser encore davantage les grands épisodes bien connus de l'Histoire sainte. Rien, donc, là-dedans, de « mystèrieux » comme à Eleusis, mais bel et bien un « office », un « ministère », un service rendu à l'Église, et que celle-ci, en dépit de sa défiance à l'endroit du théâtre, tolérait en tant que service rendu.
(On peut lire d'ailleurs une note à ce sujet, au bas de la p. 28 de mon Anti-Brecht récemment réédité.) |
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| mercredi 16 juin 2010, a 17:40 |
| De la belgitude et des mélanges contre nature |
L'histoire de la formation des peuples européens, , puis des nations européennes, s'est déroulée à une époque depuis longtemps révolue, qui est à l'histoire moderne ce que l'embryon est à l'individu achevé. N'importe quel habitant de Sirius, Micromégas par exemple, sait cela. Pour ce qui est des peuples extra-européens, un recul dans un passé encore beaucoup plus lointain serait nécessaire, mais tel n'est pas notre sujet. Pour comprendre si peu que ce soitce qui se passe sous nos yeux depuis, disons le XVe siècle (on peut argumenter contre la date, non sur le principe général), il faut admettre que les populations étaient à peu près fixées dans leur composition, sédentarisées, leurs limites territoriales tracées grosso modo, leur langue en train de se forger consubstantiellement à leurs origines, à leurs paysages, à leurs capacités propres, à leur psychologie collective, psychologie résultant de tous ces facteurs d'un conglomérat, à parts égales voulu et subi. Qui nierait ce premier acquit de l'Histoire se condamnerait comme tout bon volontariste de la table rase à ne rien comprendre de la suite.
La solidification progressive des populations puis des frontières géographiques, de fait sinon de droit, selon la pente naturelle du vivant, végétal, animal ou humain, individuel ou collectif, avait certes commencé bien avant les siècles médiévaux, dès la plus légendaire Antiquité historique et probablement protohistorique. Ne nous laissons pas abuser par des migrations, certes avérées, mais qui, à l'exception de quelques rares populations entièrement errantes, ne furent jamais que parcellaires et laissèrent sur place le gros de leur souche. Nous étions cependant encore dans la tendre enfance de notre Histoire.
Pas plus que les organes ou membres qui, ne servant plus à rien, s'adaptent peu à peu à cette inutilité (le petit orteil qui diminue, l'appendice caudal qui a disparu, le pavillon auriculaire réduit à peu de chose, le dépouillement de la toison protectrice, etc.) et donc préfèrent apparemment obéir aux hypothèses de Lamarck plutôt qu'à celles de Darwin, les évolutions démographiques ne sont disposées à subir des mutations venues du ciel ou d'une chimie aléatoire de leur matériel génétique. En revanche il peut se produire au cours de la formation d'un être vivant des pressions, des impulsions, des bouleversements venus de l'extérieur qui modifient sa croissance et l'oriente. Cela s'est vu par exemple au moment du déferlement des « Barbares » sur la civilisation gréco-romaine. L'Histoire, disions-nous, était encore dans son enfance. Elle pouvait être un peu remodelée, ses peuples absorber quelques reliquats d'autres peuples, ses langues se frotter et se polir à d'autres langues.
Pourquoi a-t-on daté les « temps modernes » de la prise de Constantinople ? Il ne semble pas qu'on se pose souvent la question. Et d'abord, qui l'a décrété ? Sans doute des gens qui avaient compris que le dernier morceau d'Antiquité survivante que représentait l'Empire Byzantin avec ses fastes, ses ors, ses marbres, ses mosaïques, en sombrant, entraînait avec lui la dernière part d'enfance protégée du monde européen. C'était comme une mue de la voix des siècles : on était parvenu à l'âge presque adulte, l'âge où le corps ne se modifiera bientôt plus que pour vieillir et mourir.
Dès lors, les jeux étaient faits. Les peuples d'Europe, les nations et leurs langues, stabilisés. Tout ce qui s'est passé ensuite ne fut que petits ballets de convenance, deux pas en avant, un pas en arrière, et je t'enlève une province, et tu m'en reprends deux, et je me bâtis un empire en collant ensemble des bouts de carton-pâte, du béton armé, du chocolat et de la flanelle - cela ne marchait déjà plus avec Charlemagne - et le pot-pourri se désagrège tôt ou tard. Et les nations, les peuples, amalgamés ou étouffés, submergés au fond de lacs artificiels, remontent séparément à la surface. Ce gâchis de forces, ce tumulte sans objet, ces remodelages inutiles qui composent notre Histoire depuis le XVe siècle a culminé en plusieurs occasions mémorables où des gens bien intentionnés ont cru - encore très récemment - que l'on pouvait rogner ou dresser des frontières, refonder des nations, emmêler ou séparer des peuples comme l'avaient cru les illuminés de la Révolution, tous les Docteurs Moreau dans leur île : ils arrachent une aile ici, ajoutent un os là, pour fabriquer ces chimères monstrueuses qui traversent en titubant les films d'épouvante. Une seule issue à ces expériences, et une seule règle : après avoir coûté beaucoup de souffrances, d'argent, de temps et d'énergie, à plus ou moins long terme la chimère crève toujours, et toujours à la grande surprise des observateurs et des « spécialistes les plus qualifiés ».
Loin de nous l'intention d'assimiler les mésaventures actuelles de la Belgique aux outrecuidances politiques et monétaires qui conduisent tout doucement et fort heureusement la chimère européenne au cimetière des ratages de l'Histoire. Mais force nous est de constater qu'à une époque où il n'était même plus raisonnable de déplacer de dix mètres un poteau-frontière, une région hétéroclite, ballottée durant des siècles entre plusieurs puissances, s'improvisant nation avec la bénédiction d'une conférence internationale à peu près aussi avisée que celles qui, périodiquement, décident du sort des Balkans ou des finances de la planète, ne pouvait espérer un destin durable en soudant deux peuples foncièrement distincts, voire hostiles, et pas davantage unis par une configuration géographique forte (trois caractéristiques : volonté étrangère, époque et géographie, qui excluent d'invoquer l'exemple de la Confédération helvétique). Prenez un peu de recul, chers commentateurs politiques, faites une petite promenade dans l'espace jusqu'à l'étoile nommée Sirius : au retour, vous retiendrez peut-être, à la télévision ou ailleurs, ces exclamations d'étonnement que vous poussez aujourd'hui, au spectacle d'événements aussi prévisibles que l'ébullition de l'eau à cent degrés. |
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| mercredi 21 avril 2010, a 22:54 |
| Pour et contre Freud |
Un ouvrage de M. Michel Onfray défraye la chronique médiatique, ce qui est déjà mauvais signe. Mais il convient de résister aux préjugés. Si nuls et déplorables qu'ils soient, les grands médias contemporains ainsi que leurs zélés serviteurs peuvent commettre des erreurs ; mettre en valeur quelque chose ou quelqu'un qui le mérite. Cela s'est vu. Bref, nous allons tenter d'examiner, non pas l'ouvrage lui-même (personne encore dans les micros ou sur les écrans ne l'a fait ni ne le fera, par nécessité naturelle, dans l'optique forcément rudimentaire de ces canaux), nous allons tenter, donc, d'examiner ce que l'on dit qu'il dit et ce que l'on répond à ce dire de seconde, voire de troisième main. Par la même occasion, on essaiera d'exprimer un autre point de vue : celui du non-spécialiste et qui revendique cette qualité aujourd'hui méprisée d'« honnête homme », au sens autrefois défini, entre autres, par Pascal et par La Bruyère.
Première remarque de cet « honnête homme » : ce n'est pas avec M. Onfray que commence la « chasse au Freud », loin de là. Sans refaire l'historique de la chose, je rappellerai seulement les travaux d'un médecin psychiatre que j'ai autrefois assez souvent rencontré car il s'intéressait beaucoup à la littérature ; il écrivait aussi des livres fort savants sur les trois cerveaux superposés de l'homo sapiens sapiens et se nommait le Pr Debray-Ritzen. J'ignore, n'ayant pas lu son livre, si M. Onfray le mentionne parmi ses prédécesseurs, mais je sais que Debray-Ritzen tenait le freudisme pour une des grandes impostures du XXe siècle et qu'il expliquait pourquoi. Il va sans dire que, n'étant pas de la chapelle intellectuelle au pouvoir, j'entends : la gauche jargonnante des années 60-90, ce qu'il disait d'essentiel ou rien était strictement équivalent. Tout cela se remettra en place, comme toujours, d'ici une centaine d'années.
De ce que l'on dit que dit M. Onfray, je retiens qu'il s'attaque à l'homme Sigmund, ce qui n'est pas convenable. Mais lorsque l'animateur d'une émission de télévision s'étonne que M. Onfray enfourche le même dada que les « sous-développés d'extrême-droite », je me demande qui plaide le plus ad hominen, et avec les plus mauvais arguments. Car si cet animateur pensait, disant cela, au Pr Debray-Ritzen par exemple, ou à certaines études qu'il ne semble pas détenir les moyens cognitifs de pénétrer jusqu'au tréfonds, il nous donne furieusement envie de rendre les armes à M. Onfray.
D'ailleurs, j'ai entendu un éminent psychanalyste, à la télévision toujours, alléguer que ce que prétend révéler Michel Onfray de la vie privée de Sigmund est bien connu et n'affecte en rien la valeur de ses théories. A quoi M. Onfray a eu beau jeu de répondre qu'il faut préférer le théoricien qui accorde sa vie à ses théories, plutôt que celui qui les contredit : cela jette en effet un voile de suspicion sur leur viabilité, comme un ingénieur des Ponts et Chaussées qui prônerait de jolies courbes en lacets pour les routes et emprunterait des raccourcis en ligne droite parce que cela va plus vite.
Mais tout cela n'est que broutilles. Le cœur de la question demeure. Qu'en est-il de la théorie freudienne, quand bien même on fait l'impasse sur ses successeurs qui furent parfois, me semble-t-il, presque des déviationnistes ?
Si M. Onfray affirme réellement (ce dont je doute) que tout est à jeter de la pensée de Freud, l'« honnête homme », voire le Huron, intervient de nouveau : n'y a-t-il pas lieu de distinguer entre les coups de sonde lancés dans la psychologie des profondeurs (l'inconscient, les rêves, l'enfance, l'importance de la sexualité, le refoulement, les blocages…) en prenant, certes, toutes les précautions que suggère la distance de la théorie à la réalité, et la prétention de soigner ?
Si cela n'a déjà été fait, je suggère qu'on psychanalyse n'importe quelle pièce de Racine (et pas seulement Phèdre). On y trouverait probablement une surprenante prémonition de certaines vues profondes de Freud. En fait, le Huron s'avise que ledit Freud n'a rien inventé ex nihilo : il a synthétisé et formulé ce qui forme le courant souterrain de toute littérature, depuis Sophocle. C'est le vulgarisateur de notre enfer intérieur. Mais là ou le bât blesse, et où, je le subodore, M. Michel Onfray a complètement raison, c'est à partir du moment où le maître, puis le disciple, le « spécialiste », le psychanalyste au divan, s'arroge le pouvoir imaginaire de transformer d'invérifiables théories (invérifiables par définition, puisqu'en matière scientifique, seule la répétition de la cause apporte la preuve par répétition de l'effet) en pratique thérapeutique.
Et ici, le Huron, ou l'honnête homme, enfonce un dernier clou de bon sens (ce fameux bon sens si mal vu de nos jours) : si jamais, d'aventure, un psychanalyste obtient ou croit obtenir un résultat positif (les résultats négatifs, par le trouble des eaux dormantes remuées, c'est une autre paire de manches), glissons-lui à l'oreille que prêtre, au confessionnal, il l'aurait obtenu de la même façon : les psychanalystes sont les nouveaux curés, les spécialistes sont nos sorciers. On n'arrête pas le Progrès. |
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| mercredi 21 avril 2010, a 15:14 |
| C'est Byzance ! |
Monique de Montremy, qui fut comédienne dans des compagnies bien connues telles que celle de Jacques Baillon, a deux amours : les livres et l'art dramatique. Il était donc naturel qu'elle devînt éditrice de théâtre. À la fin de la dernière année du siècle précédent, elle a fondé les Éditions Les Cygnes. Elle y a accueilli, non seulement des pièces, mais des contes, des romans et même de la poésie.Les Cygnes travaillent en collaboration avec le Théâtre 13 à Paris (Collection « Inédits du 13 ») et le Théâtre de Poche à Bruxelles. On peut consulter son catalogue sur www.lescygnes.fr
Ce catalogue, pour sa partie théâtrale qui m'intéresse aujourd'hui, se compose de pièces classiques et d'ouvrages d'auteurs contemporains. On y trouve Aristophane, Tirso de Molina, Shakespeare, Calderon, Marivaux, Goldoni, Schiller, Ibsen aussi bien que John Osborne, David Foley, Isabelle de Toledo ou Anca Visdei, dont j'avais remarqué le beau visage, un soir des années quatre -vingt-dix, au comptoir réservé aux invitations d'un théâtre parisien.
Mme de Montemy me fait la grâce de publier ma dernière pièce, C'est Byzance ! (non encore jouée) sous une belle couverture illustrée du portrait en mosaïque de l'Impératrice Théodora. Sans être une pièce à clefs - les dieux nous en préservent ! - j'y ai glissé quelques allusions à des personnes de ma connaissance, notamment à un historien et membre de l'Institut.qui me cite parfois dans ses livres ; cela ne constitue après tout qu'un rendu pour un prêté.
Tout ce que j'espère est que ma pièce ne soit pas le chant des Cygnes ! À l'occasion de sa publication, cette maison à laquelle je souhaite longue vie organise une signature à la Librairie Théâtrale, fréquentée par tous les amoureux du théâtre, le jeudi 29 avril de 18 h à 19 h 30. J'en rappelle l'adresse à ceux de mes visiteurs qui accepteraient de venir boire un verre (ou plusieurs !) en notre compagnie : 3, rue de Marivaux – 75002 Paris. Réponse souhaitée avant le 26 avril au 01 47 30 85 63 (téléphone et télécopie). |
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| mardi 06 avril 2010, a 15:02 |
| Un sujet de philo |
Un texte a-t-il une signification, une valeur et un poids en soi, dans l'absolu du ciel de la pensée, ou bien ces attributs sont-ils relatifs à la personne qui s'y exprime ? Cette question pourrait être un excellent sujet de dissertation au baccalauréat, si tant est que l'on parvienne encore à disserter de quelque chose au sein de l'université. Elle me vient en tout cas à l'esprit, à la lecture d'un message expédié par courriel multiple, qui se répand actuellement sur la Toile et transmis par une dame de mes amies. À première vue, il s'agit une réponse parmi d'innombrables autres qui ont été écartées d'office, comme on le sait, de la publication des réponses à l'enquête officielle sur l'identité nationale. Jamais le filtre qui tente d'ajuster l'opinion de la majorité des Français à l'Ordre moral imposé (et qui, comme on le sait aussi, ne fonctionne que pour un quart environ des électeurs, « droite » et « gauche » confondues, les autres se tenant à l'écart des urnes ou votant contre), jamais ce filtre, honneur de notre pays de libre expression des idées, n'aurait laissé publier le texte que voici :
« C'est très bien qu'il y ait des Français jaunes. des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu'elle a une vocation universelle. Mais à condition qu'ils restent une petite minorité. Sinon. la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. Qu'on ne se raconte pas d'histoire ! Les musulmans. vous êtes allés les voir ? Vous les avez regardés avec leurs turbans et leurs djellabas ? Vous voyez bien que ce ne sont pas des Français. Ceux qui prônent l'intégration ont une cervelle de colibri. même s'ils sont très savants. Essayez d'intégrer de l'huile et du vinaigre. Agitez la bouteille. Au bout d'un moment, ils se sépareront de nouveau. Les Arabes sont des Arabes. les Français sont des Français. Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de musulmans, qui demain seront vingt millions et après-demain quarante ? Si nous faisions l'intégration, si tous les Arabes et les Berbéres d'Algérie étaient considérés comme Français, comment les empêcherez-vous de venir s'installer en métropole, alors que le niveau de vie y est tellement plus élevé ? »
Pour tout avouer afin de ne pas vous laisser sur cette méchante impression, j'ai coupé la dernière phrase de ce texte « malodorant », voire « nauséabond », comme diraient nos chers directeurs de conscience. La voici : « Mon village ne s'appellerait plus Colombey-les-Deux-Églises, mais Colombey-les-Deux-Mosquées. »
Hélas ! Hélas ! Hélas ! ! Il s'agissait d'un commentaire, non pas de Dupont-Lajoie, mais du Général en personne, livré brut de décoffrage à Alain Peyrefitte en 1959. Allez, courage : maintenant que vous savez, relisez le tout et écrivez –moi vingt pages sur le sujet de bachot proposé ci-dessus. |
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| samedi 13 mars 2010, a 15:09 |
| A Jean Parvulesco |
Cher Jean,
Votre Confirmation boréale, comparée à la littérature critique actuelle, est comme un obus de la Grosse Bertha par rapport aux balles en caoutchouc des forces de l'ordre. Une cohérence impressionnante la mobilise et si, comme vous le savez, je n'en partage pas tous les thèmes (en particulier l'Empire – toute espèce d'agglomérat fictif de composants hétérogènes, colosse d'argile ainsi qu'il est prouvé au long de l'Histoire – étant entièrement du côté de ce que vous appelez dans votre dédicace « la France secrète », celle de mes ancêtres depuis la prise de Rome par Brennos…), je ne puis qu'admirer l'arsenal, l'acier et l'explosif, et me sentir très fier d'être mêlé à ce bombardement.
Pour me limiter aux deux chapitres qui me concernent, j'y ai retrouvé la perspicacité et la force persuasive qui m'avaient séduit lors d'une première lecture. Vous avez mis le doigt sur ce jeu de pile ou face de l'amour, où le disque d'or blanc aux deux effigies – Maguelonne, Marie Dorval – dans mes livres est toujours retombé du même côté, sauf une fois : je devais au moins une fois montrer la face cachée de la lune que le joueur espère en vain voir apparaître. Il fallait bien, par conséquent, que ce fût une légende.
Quant à ce que vous dites de la misère de la littérature officielle depuis une quarantaine d'années, c'est d'une vérité confondante. Vous y distinguez, à l'œuvre de manière concertée, les « puissances du néant » ; j'aurais tendance à n'y voir, plus tristement encore, que l'aliénation médiocre de toute littérature, de tout art (cf. ce que le vendeur de soupe Pinault a infligé à Venise !), arts transformés en marchandises comme les autres ; et l'on sait comment et pourquoi la marchandise s'autodétruit sans cesse pour se reconstituer en nouvelle marchandise, elle-même remplacée à court terme, etc. ; cela en supputant et flattant toujours un peu plus bassement les consommateurs, présumés aussi majoritaires que débiles. Enfin, quelles qu'en soient les causes apparentes ou cachées, le résultat est sous nos yeux, et là aussi vous pointez le doigt avec précision sur la plaie.
Longue vie aux Éditions Alexipharmaque et à la Contrelittérature de Jean Parvulesco !
Jean Parvulesco vient de faire paraître la Confirmation boréale, ouvrage composé de quarante études critiques, sous-titré Investigations, dans la collection « Les Réflexives » des Éditions Alexipharmaque : www.alexipharmaque.net
382 pages, 27 €
Ci-dessus : un emblème contemporain. Ran-tan-plan, le dog de Venise, s'apprête à lever la patte sur l'un des joyaux du monde.
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| dimanche 14 février 2010, a 05:19 |
| Une édition revue et augmentée de "l'Anti-Brecht" |
Pour leur information, que mes visiteurs me permettent de leur livrer toute fraîche cette annonce que les Éditions France Univers viennent de mettre en ligne :
Publié en 1989 sous le titre Thaumaturgie du théâtre ou l'Anti-Brecht, pourquoi rééditer ce livre en 2010 ? Il y a vingt ans, il se plaçait à la pointe du combat final qu'il fallait livrer contre l'idéologue stalinien qui avait profité de la partition de son pays et du monde pour exercer sur le théâtre européen, spécialement en France, une influence que son talent eût été bien en peine de lui assurer en d'autres temps. La jobardise d'une majorité d'intellectuels avait fait le reste. À présent que cette royauté d'opérette berlinoise et tout ce qui la soutenait s'est écroulé, il se trouve encore des gens pour dire, et peut-être pour croire, que Bertolt Brecht, comme le saint Éloi de la chanson, n'est pas mort, qu'il n'était d'ailleurs pas si communiste que ça ; et pour tenter périodiquement de le remettre en selle, ou en scène, en dépit de la médiocrité avérée de l'ensemble de sa production littéraire.
Pour ceux qui sont en passe de l'oublier, ou n'ont pas connu la Longue Imposture, il devenait donc indispensable de rappeler qui était Brecht, ce qu'il pensait, comment il entendait instrumentaliser le théâtre, arme de propagande dénoncée entre autres par Ionesco. Cet ouvrage résume un argumentaire toujours d'actualité malgré la chute de l'icône appendue aux barbelés de la Honte, chute par ce livre annoncée il y a vingt ans ; s'appuyant sur l'ensemble du théâtre occidental depuis le miracle grec, il prend acte d'un retour nécessaire de l'art dramatique à ce qu'Artaud nommait une « opération de magie ».
Entre son analyse de la « fascination » cinématographique et son engagement dans la défense géopolitique de la langue française, Michel Mourlet se devait de faire ce détour par le théâtre, qu'il a observé durant plus de quinze années comme critique d'un grand hebdomadaire, et qui occupe une place à part dans son œuvre, depuis une certaine Mort de Néron aujourd'hui étudiée dans les universités.
132 pages, format 14 x 21, sur Bouffant.
À paraître le 1er mars.
Jusqu'au 30 avril 2010, l'Anti-Brecht est proposé exclusivement par correspondance à un prix exceptionnel de lancement : 19 €, frais de port inclus. (L'ouvrage sera vendu ensuite 22 € en librairie et 25 € par correspondance, frais de port inclus).
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| jeudi 21 janvier 2010, a 18:22 |
| Eric Rohmer |
Entamer une nouvelle année par la disparition d'un homme à qui l'on doit beaucoup n'incite guère à l'optimisme, et pourtant il en faut, si peu que ce soit, pour alimenter l'ardeur d'écrire. C'est un syllogisme, assez vicieux comme tous les syllogismes : j'écris lorsque je désespère ; or écrire c'est espérer (communiquer, durer, être reconnu, débrouiller et ordonner le chaos des pensées, etc.) ; donc j'espère quand je désespère.
Mais qu'espérer lorsque Éric Rohmer nous quitte ? Espérer quelque chose, oui, et je crois savoir quoi : que l'on vivra assez longtemps encore, pour voir certaines gens, certaines choses trouver leur juste place, une place pour la rectitude du regard, une place pour le strabisme et l'erreur, une place pour les créateurs authentiques, une place pour les imposteurs et les vendeurs de courants d'air. Une place pour « ce dont on parle », une place pour la vérité.
Étonnant symptôme de l'époque, l'exclusion d'un des films les plus singuliers et les plus surprenants du cinéma français : l'Anglaise et le duc, écarté en 2008 de la sélection proposée au festival de Cannes pour des motifs dont la stupidité idéologique ne pouvait appartenir qu'à la France ; la France officielle, celle des tabous et de la Parole unique, s'entend. Il semble que toute l'histoire de nos arts et lettres durant ces quarante dernières années se trouve illustrée par cet épisode, lequel explique en grande partie pourquoi, jadis si brillants et admirés, ces lettres et ces arts font si terne figure aujourd'hui dans le monde.
J'ai fait la connaissance d'Éric Rohmer à la fin des années cinquante. Il partageait officiellement la rédaction en chef des Cahiers du cinéma avec André Bazin et Jacques Doniol-Valcroze. En réalité, il en était la cheville ouvrière. Il y travaillait du matin au soir. J'étais un très jeune cinéphile démangé par l'envie d'écrire sur le cinéma. Ce cinéphile avait publié deux ou trois articles dans d'éphémères petits périodiques comme il s'en créait alors tous les jours, et il rêvait de voir sa prose scintiller sur le papier couché de la prestigieuse revue où s'élaborait la nouvelle pensée cinématographique. De celle-ci, l'un des piliers était évidemment le Celluloïd et le Marbre, dont Rohmer poursuivait la publication en feuilleton et qui nous apparaissait, avec les articles de Rivette, ce qui se rapprochait le plus de nos propres conceptions.
Grâce à Rohmer, qui avait entre autres dons celui de savoir distinguer et réunir les talents, les Cahiers ont connu en ce temps-là, et jusqu'à son éviction (que l'on m'a vaguement racontée beaucoup plus tard, sans me fournir de noms ni de détails) par des apparatchiks dont l'obscurantisme n'avait rien à envier au regretté camarade Jdanov, ont connu, disais-je, leur apogée, tant sur le plan de l'écriture que de la découverte critique et de la finesse d'analyse. Je ne vais pas rabâcher une fois de plus des points de petite Histoire à présent familiers aux spécialistes : les mac-mahoniens débarquant aux Cahiers, mon manifeste entièrement imprimé en italique, le numéro spécial consacré à Losey, événements qui ne furent rendus possibles que par la présence tutélaire et l'ouverture supérieurement intelligente de Rohmer.
Après que Jean Curtelin m'eut confié les rênes de Présence du cinéma, je perdis de vue Éric Rohmer, dont j'entendais souvent parler cependant, par son grand ami Jean Parvulesco. (Chacun garde en mémoire la scène de l'Arbre, le maire et la médiathèque). Je ne le retrouvai qu'en 1985, lorsque je fus chargé d'un cours à l'U.E.R. d'Art et d'Archéologie de Paris I où il enseignait également. Il n'avait pas changé d'un poil, mince, élégant, le visage osseux à la Clint Eastwood, toujours un peu retranché derrière une distance souriante, l'élocution rapide et hachée, presque balbutiante parfois, par l'effet d'une timidité qu'il avait conservée comme un charme de jeunesse.
Son premier long métrage, le Signe du lion - où je figurais un consommateur à la terrasse d'un café ! - ne m'avait pas enthousiasmé, non plus que la Collectionneuse. Le film qui m'ouvrit à son œuvre et du même coup m'y attacha définitivement, ce fut Ma Nuit chez Maud. Ce film et ceux qui suivirent m'apparurent comme la continuation paradoxale de Marivaux dans la société contemporaine, paradoxale essentiellement parce que ce cinéma déplaçait son point de focalisation de l'image sur le dialogue et que le langage de la mise en scène y devenait la mise en scène du langage.
Ne pas se méprendre sur la référence à Marivaux en considérant ce dernier comme un délicieux dessinateur d'arabesques verbales autour de la carte du Tendre, un héritier en quelque sorte de la casuistique amoureuse à la mode au siècle précédent. Marivaux ne brode pas de marivaudages, c'est un explorateur de la liberté de choisir et ses pièces sont autant de manuels d'apprentissage, parfois cruels, des sentiments à la lumière de la raison. C'était exactement le propos d'Éric Rohmer, qui définissait ainsi à travers les Six Contes moraux le thème général de ses films: « Tandis que le narrateur (on peu remplacer "narrateur" par "héros") est à la recherche d'une femme, il en rencontre une autre, qui accapare son attention jusqu'au moment où il retrouve la première. »
Après cette morale de l'apprentissage et le rôle primordial du verbe – comme si ce chrétien nous disait qu' « au commencement était le verbe » - mais sans que la parole soit jamais « théâtrale », une troisième caractéristique nous permet de ranger les films de Rohmer dans une catégorie résolument à part de ce qui se fait aujourd'hui : loin de les asperger de l'écume sociologique d'une actualité toujours menacée de désuétude et très éloignée de la permanence profonde d'un peuple (tant qu'il n'est pas remplacé par un autre), le cinéaste n'a pas montré la société française « légale » de la médiasphère, mais la société française réelle de la seconde moitié du XXe siècle. Et il l'a fait avec une précision et, osons le mot, un bonheur documentaire qui nous ramènent à ses admirations de cinéphile et de critique, celles qu'il invoque dans le Celluloïd et le Marbre : Flaherty, Murnau. Il y a trente ans, je prenais la liberté d'annoncer la couleur : « Quand nos descendants chercheront sous la poussière des siècles notre vrai visage, ils le trouveront plus sûrement dans la réalité des fictions de Rohmer que dans la fiction des reportages et des enquêtes. »
(On peut lire aussi dans ce « Carnet de route » , à une date antérieure, quelques réflexions sur les Amours d'Astrée et de Céladon d'Éric Rohmer, intitulées « l'Astrée ».)
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| jeudi 19 novembre 2009, a 08:44 |
| L'imparfait sportif |
Le Pr Berg, de l'Université de Bowling Green (Ohio), s'étonne auprès de moi d'un usage particulier de l'imparfait qu'il relève dans un article du Figaro consacré à la rencontre de « foot » entre l'Algérie et l'Égypte, et dont les Algériens sont sortis victorieux.
Cet usage est ancien, peut-être contemporain des premiers commentaires sportifs radiophoniques : il faudrait vérifier. Il n'a rien en tout cas qui choque nos yeux ni nos oreilles : « Refusant de retomber dans l'erreur commise samedi dernier face aux mêmes Pharaons, l'Algérie décidait d'attaquer la rencontre le couteau entre les dents. Ou plutôt le sabre entre les mâchoires serrées. Insuffisant cependant, puisque les Fennecs concédaient la première occasion de la partie. »
J'ai répondu par retour de courriel : « …Pour ce qui est de l'usage sportif de l'imparfait, il est courant depuis longtemps. Grevisse définit ainsi la valeur la plus générale de ce mode : "L'imparfait montre un fait en train de se dérouler dans une portion du passé, mais sans faire voir le début ni la fin du fait." Dans le contexte sportif collectif, ces imparfaits sont destinés à souligner, en la sous-entendant, la simultanéité des actions et leur caractère toujours provisoire par rapport au résultat final. Ils atténuent ce que le passé simple ou composé aurait de décisif, de définitif, et qui ne correspondrait pas à la mouvance aléatoire d'un jeu ou d'une épreuve pratiqués à plusieurs. Ainsi, on utilisera l'imparfait pour décrire un épisode du Tour de France ou une partie de ballon rond, mais non pas la chute d'un coureur cycliste dans un ravin, événement isolé, événement complet à lui seul. » |
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| mercredi 04 novembre 2009, a 10:13 |
| Les pendules à l'heure |
Le Club de l'Horloge, comme son nom l'indique, s'est donné pour mission de remettre les pendules à l'heure. Les pendules de notre pays, on a fini par s'en apercevoir et par le dire, sont toujours en retard d'une guerre ou deux. Mais s'en apercevoir et le dire est une chose, changer la mentalité des retardataires en est une autre. Il est à craindre que les descendants des stratèges d'Azincourt soient génétiquement non modifiables, ce qui expliquerait par exemple qu'ils croient, certains d'entre eux du moins, dur comme fer que le théâtre du combat à mener aujourd'hui par la France se trouve en Afghanistan.
Donc, le Club de l'Horloge, fondé en 1974 par de hauts responsables de la fonction publique et présidé aujourd'hui par Henry de Lesquen, se définit comme un « réservoir d'idées » pour la droite nationale et libérale. Sa XXVe université annuelle, qui vient de se dérouler dans les salles de réunion de la Fondation Dosne-Thiers à Paris, était dévolue à un thème en relation directe avec la crise économique : la responsabilité de la « super-classe mondiale ». Cette super-élite de décisionnaires, qualifiée de « transnationale » par l'auteur du Choc des civilisations, est à l'origine d'un nombre important de mauvais coups portés aux intérêts nationaux qui ne sont pas américains (restriction que S. P. Huntington semble ne pas vouloir réellement prendre en compte...). Il y avait dans ce cadre de pensée un espace logiquement réservé au concept d'identité nationale et, par voie de conséquence, à la langue de la nation, composante essentielle et signe de cette identité.
C'est cet espace de linguistique identitaire qu'il m'a été demandé d'occuper lors de la XXVe université. Mon exposé avait pour titre le résumé de son sujet : « Perdre sa langue, c'est perdre son âme ». Ceux de mes visiteurs qui veulent bien s'intéresser à la tournure « géo-politico-linguistique » qu'ont pris certains de mes travaux depuis quelques années pourront prendre connaissance de ladite conférence en suivant ce lien : http://papiersenligne.spaces.live.com/blog/cns!AA3C3B797FEA709E!155.entry
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| jeudi 22 octobre 2009, a 09:43 |
| Balzac et sa boule de cristal |
 Il y a peu, je citais un passage de Chateaubriand prédisant l'avenir de la planète avec cette alliance - peut-être devrais-je dire cet alliage, car il s'agit plutôt de la dureté d'un métal - de la lucidité et de la logique, alliage si parcimonieusement compté aux démagogues qui nous gouvernent, manipulent notre pensée et nous entraînent avec la même assurance, le même entrain, qu'entre 1924 et 1938 vers le même type de catastrophe - ou probablement pire - que celle qu'ont vécue ensuite les Français. Il s'agira bien sûr et enfin de la dissolution de la France, chose espérée par tant de gens, et préparée par tant de belles âmes, de Dunkerque à Perpignan et de Brest à Strasbourg . Aujourd'hui, c'est l'immense Balzac qui va parler à nos aveugles et dessiner l'avenir à nos sourds, tout en décrivant ce qu'il avait déjà sous les yeux. Il s'agit de l'étonnante et superbe introduction aux trois textes sur Catherine de Médicis réédités par la Table Ronde en 2006. Et gardons présent à l'esprit que notre pays en 1840, année où Balzac rédigea le paragraphe qui va suivre, était mille fois moins handicapé, en particulier par le zèle "citoyen" des imbéciles, qu'aujourd'hui :
"Qu'est-ce que la France de 1840 ? un pays exclusivement occupé d'intérêts matériels, sans patriotisme, sans conscience, où le pouvoir est sans force, où l'élection, fruit du libre arbitre et de la liberté politique, n'élève que des médiocrités, où la force brutale est devenue nécessaire contre les violences populaires, , et où la discussion, étendue aux moindres choses, étouffe toute action du corps politique ; où l'argent domine toutes les questions, et où l'individualisme, produit horrible de la division à l'infini des héritages qui supprime la famille, dévorera tout, même la nation, que l'égoïsme livrera quelque jour à l'invasion. On se dira : Pourquoi pas le tzar, comme on s'est dit : - Pourquoi pas le duc d'Orléans ? On ne tient pas à grand-chose ; mais dans cinquante ans, on ne tiendra plus à rien."
Des invasions, depuis, nous en avons subi deux. Remplaçons "le tzar" par "national-socialisme" , hier, pour certains, et par "URSS" pour beaucoup, par Bruxelles ou Washington aujourd'hui pour la plupart de ceux qui décident, et dites-moi si les "prophéties" de Balzac, cent ans exactement avant le désastre que nous savons, ne sont pas plutôt l'exacte description de l'état de la France, empirant de décennies en décennies ? |
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| mercredi 21 octobre 2009, a 08:00 |
| Le terrorisme des Ronchons |
Ainsi, les Ronchons ont encore frappé.
Je sais peu de choses du Club des Ronchons, encore moins que sur Al Kaïda. Des bruits, des rumeurs qui courent sur son compte, j'ai cependant attrapé au passage quelques bribes, sans être en mesure de les vérifier. Cette nébuleuse terroriste, où l'on aurait repéré d'anciens et toujours dangereux agitateurs tels que Jean Dutourd et Jean Tulard, aurait pris naissance en 1986, sous l'impulsion d'un jeune Gardien de la Réaction, plus farouchement attaché à un retour à l'obscurantisme médiéval que son modèle Oussama Ben Laden. Fondamentaliste illuminé, il répond au nom (ou au pseudonyme, peut-être ?) d'Alain Paucard, et aurait abandonné le « ben », signifiant « fils de », pour se fondre plus commodément dans la société française. Toujours en activité et à la tête du mouvement qu'il a créé, il a échappé jusqu‘à présent à toute les polices du monde civilisé, à telle enseigne que d'aucuns l'accusent de connivence avec les pouvoirs occidentaux, trop heureux qu'ils sont de brandir un prétexte sécuritaire et démocratique pour faire défiler leur soldatesque armée jusqu'aux dents, non seulement dans tous les recoins de la planète, mais aussi dans leurs propres lieux publics.
De même qu'Oussama, rasé de frais, dégusterait tranquillement tous les après-midi, paraît-t-il, un petit noir bien serré en fumant un bon cigare à sa terrasse préférée de la I3e Avenue, Alain Paucard, lui, siroterait dès dix heures du matin son ballon de chablis dans un troquet près de la Porte de Vanves. Quelques détails distinguent ainsi les deux « ennemis publics». Le plus notable est leur manière d'atteindre l'opinion. L'ayatollah Khomeiny, on s'en souvient, utilisait des cassettes sonores. Ben Laden envoie des enregistrements vidéo. Paucard, de loin le meilleur en matière de retour en arrière, se sert… de papier imprimé ! Certains assurent même qu'il va bientôt pousser le refus du progrès jusqu'à revenir aux manuscrits ornés d'enluminures. Pour le moment, il se contente de lancer des brûlots destinés à mettre le feu à Paris comme il l'a déjà fait ailleurs. Je ne crois pas trahir un très grand secret en révélant que le cyclone de La Nouvelle-Orléans, c'était lui ; les flammes qui faillirent récemment anéantir Athènes devenue trop moderne, c'était lui. Lisez donc, c'est urgent, Allez-y sans nous (L'Âge d'Homme, 19 €), pour savoir tout ce qu'il ne faut pas faire et tout ce qu'il faut faire si vous ne voulez pas voir votre trois pièces-cuisine, votre collection de vieilles montres ou votre grand-mère réduites en cendres. C'est un conseil d'ami.
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| lundi 19 octobre 2009, a 10:38 |
| M. Valdemar et ses frères |
La contribution en forme d'hommage à Edgar Poe que je me suis beaucoup amusé à écrire pour le recueil du Club des Ronchons composé par Alain Paucard, Allez-y sans nous, qui vient de paraître aux Éditions de L'Âge d'Homme,n'avait d'autre objet que de relater d'une manière assez fantaisiste une petite histoire authentique concernant le comportement pour le moins étrange d'un individu à l'identité bien précise. Il paraît cependant que plusieurs personnes s'y seraient peu ou prou reconnues, ce qui tendrait à prouver que « La vérité sur le cas de M. Valdemar » a une portée plus générale qu'on ne le supposerait au premier abord.
Deux ou trois anciens « amis » du monde des arts et lettres, mystérieusement disparus un beau jour (je dis « beau », parce que faste est le jour où nous sommes débarrassés d'un faux camarade, qui introduisait à notre insu dans la clarté de notre vie une relation d'imposture), disparus, donc, sans le moindre début d'explication, auraient manifesté une sorte d'agacement à la lecture de ce texte. J'utilise le conditionnel pour la raison, bien entendu, qu'on n'est jamais sûr de rien dans ces rumeurs qui remontent en catimini jusqu'au principal intéressé. Toutefois, il me faut ajouter que la fiabilité de mes « réseaux », comme on dit aujourd'hui, a rarement été prise en défaut. Je me trouve enclin de ce fait à croire volontiers que Dupont, Durand, Pierre ou Jacques ont effectivement été traversés de l'idée désagréable qu'ils étaient caricaturés sous les traits indéfinissables de M. Valdemar.
En somme, ce personnage emblématique et foireux plus ou moins inspiré d'un cas réel, est un miroir que je tends à mes contemporains français et où plusieurs d'entre eux, si prégnant est leur nombrilisme, s'imaginent reconnaître leur visage. Il y a donc bien dans cette anecdote saugrenue une dose de vérité. Si je l'adorne (peut-être excessivement, comme le suggère depuis le XIXe siècle ce vieux verbe) de l'épithète « française », c'est parce que j'ai l'impression qu'en d'autres contrées que je fréquente, cette fâcheuse manière de se dissimuler brusquement derrière son téléphone, de ne plus ouvrir sa boite aux lettres qu'en tremblant, de cacher sa tête dans son journal et de circuler en rampant sous votre fenêtre est beaucoup moins répandue qu'en France, pour ne pas dire inexistante. Quand on appartient au monde civilisé, on se comporte en civilisé : si l'on a une objection ou un reproche à formuler, on les formule ; un refus à opposer, en y mettant autant de politesse qu'on voudra on l'oppose ; à une lettre on répond, ne fût-ce que par le mot de Cambronne. On ne dilue pas dans un néant opaque la relation engagée voire établie de longue date, comme si l'interlocuteur, le questionneur ou l'ami avait soudain cessé d'exister. Cela est la pire façon d'agir pour quiconque souhaiterait que l'on gardât pour lui la moindre estime.
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| vendredi 18 septembre 2009, a 12:56 |
| Extrait d'une prochaine Chronique de Patrice Dumby |
A l'intention de tous ceux qui réclament depuis des années la suite des aventures de mon héros favori, je livre ce court passage, prélevé sur une « Chronique » en cours de rédaction : « Le XIXe siècle en tilbury ».
La scène se passe au marché en plein air de Valognes, dans le pays de Barbey d'Aurevilly. Dumby et moi arpentons les allées à la recherche d'araignées de mer pour le dîner.
Dans les allées bordées de victuailles, bacs remplis de moules de bouchot et de tourteaux assoupis, écroulements de beaux fruits peints à la gouache, entassements de fromages, charcuteries (ah, les jambons mi-fumés, mi-salés du Cotentin !), où flottait par instant l'odeur d'oignon cuit des saucisses au gril, se pressaient, se croisaient, s'écoulaient, s'arrêtaient pour une causette, des files de chalands chargés de cabas ou de paniers qui, à quelques détails près, ressemblaient à s'y méprendre à leurs ancêtres saisis sur le vif par Daumier. L'idée me traversa de demander à Dumby pourquoi il allait chercher dans des grimoires ce qu'il avait sous les yeux. J'aurais dû me douter de sa réaction face à un rapprochement aussi approximatif… Soudain métamorphosé, pardon, cher Buffon ! en un hybride de lion et de sauterelle, il bondit, rugit, clouant sur place un fleuriste sur le point de nous proposer ses géraniums :
- Où sont les Zutistes d'Alphonse ? Où ses Hydropathes ? Où se réfugieraient ces petits groupes de plaisantins bourrés de génie, d'amitié et d'absinthe, quand une époque, la nôtre, se soumet en tremblant à une telle inquisition d'idiots solennels que Mgr Dupanloup y ferait figure de trublion !
- Calme-toi, mon vieux, calme-toi.
Il cessa de gesticuler, mais sa voix tremblait encore d'indignation :
- Représente-toi bien cette scène authentique : Alfred Jarry, l'admirable papa d'Ubu Roi, s'exerce au tir au pistolet dans la cour de son immeuble. La concierge hérissée de bigoudis, le nichon à demi sorti du caraco, sort de sa loge comme une furie, perdant en chemin une savate, et hurle : « Voulez-vous bien vous arrêter ! Vous allez tuer mon enfant ! » Et Jarry, avec hauteur, de rétorquer : « Ne craignez rien, Madame, nous vous en ferons d'autres. »
Je connaissais l'anecdote mais pouffai de bon cœur, tellement Patrice imitait à merveille la dignité offensée de Jarry.
» Eh bien, selon toi, que se passerait-il si cet échange d'aménités avait lieu en 2010 ?
J'exhalai un soupir résigné.
» En 2010, continua l'hystérique, le pauvre Alfred, dénoncé par la mégère en compagnie de quelque témoin vrai ou faux, serait dans le quart d'heure suivant appréhendé par la police, mis en examen, traîné devant un tribunal par deux ou trois ligues de vertu défenderesses des droits de l'homme, de la femme et du cochon d'Inde…
- Quoi !! Tu n'approuves pas la défense des cochons d'Inde ?
L'imprécateur dédaigna l'interruption.
- …Appuyées dans leur démarche, ces ligues, par un conseil de cafards et de punaises de la Nouvelle Sacristie dont tu n'ignores sûrement pas l'existence ni le sigle – pour le moins cocasse.
Cocasse ? Je ne voyais pas en quoi. Je pris cependant le parti de ne poser aucune question qui eût ranimé sa flamme, et nous nous dirigeâmes vers un éventaire de crustacés.
De retour à Paris, je consultai mes grands dictionnaires du temps jadis ; je compris la cocasserie signalée par Dumby. Nous devons sans doute le sigle incriminé à quelque pince-sans-rire un peu moins ignorant que ses collègues : le mot ainsi forgé, vieux terme de l'industrie minière, signifie « masse de déchets destinés au rebut ». La photo de famille publiée sur le site Internet de la chose en question, et qui immortalise provisoirement la brochette composant son « collège », ne peut, hélas, que confirmer cette définition.
(Extrait du chapitre VIII)
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| jeudi 17 septembre 2009, a 12:59 |
| Bref éloge des monstres |
Les monstres de l'Histoire n'ont pas bonne presse. Essayez de dire tout le bien que vous pensez de Caligula, qui s'est borné pourtant à avoir le courage d'inscrire dans le réel ce que font métaphoriquement à longueur de temps les médiocres princes qui nous gouvernent : nommer consul son cheval (mais non, je ne songe pas une seconde à notre ministre de la Culture, ni à celui des Affaires étrangères, ni d'ailleurs à la plupart des autres) ; invoquer les dieux : « Plût au ciel que le peuple n'eût qu'une tête, pour la trancher d'un coup ! », ce qui signifie en clair, de nos jours : « que n'ai-je en mon pouvoir tous les grands médias manipulateurs de l'opinion, afin de la décerveler une fois pour toutes ! » Mais au fait, nos empereurs de la décadence d'aujourd'hui, sur ce point, n'ont-t-ils pas mieux réussi que leur modèle ?
Ainsi, les monstres historiques font des petits, de plus en plus petits, hélas ! Oui, hélas : au fond, qu'est-ce qui titille, qu'est-ce qui mobilise en profondeur notre intérêt, voire notre passion pour cette vieille lune de l'Histoire qui tourne en rond comme toutes choses et les étoiles et le Temps, depuis le non-commencement de l'Être ainsi que nous l'enseigne Parménide ? Les monstres honnis, tous les fous avérés ou non qui, avec les moyens divers que leur permit leur époque, se prirent pour Napoléon, justement ! Ceux en l'absence de qui les récits de Suétone et de Tacite nous feraient bâiller comme des crocodiles affamés. Que serait l'Histoire – imaginez cela juste un instant ! – sans Néron, ni Gengis Khan, ni Attila, ni Robespierre, ni Hitler, ni Staline, ni Pol Pot ? Ce serait d'un ennui ! Quelque chose comme les annales de la République helvétique. Non, merci Calvin, merci les autorités morales, gardez cela pour vos dimanches en famille.
Pour ma part, je préfère l'idée magnifique du poète Daniel Aranjo : un cycle Néron au Théâtre du Nord-Ouest, le seul lieu théâtral où, grâce à Jean-Luc Jeener, il se passe encore quelque chose à Paris. Pour que ce cycle s'incarne, croisons les doigts, éventrons quelques poulets afin d'y déchiffrer l'avenir, comme faisait Néron qui, d'ailleurs, n'y croyait pas vraiment !
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| commentaire(s) | Canal Moins clovis simard (05/09/2011 13:13)(fermaton.over-blog.... Eric Rohmer R.-J. Berg (22/01/2010 22:35)Cher Michel Mourlet,... Eric Rohmer L.Maubreuil (22/01/2010 13:43)Merci pour ces souve... |
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