| mercredi 04 novembre 2009, a 10:13 |
| Les pendules à l'heure |
Le Club de l'Horloge, comme son nom l'indique, s'est donné pour mission de remettre les pendules à l'heure. Les pendules de notre pays, on a fini par s'en apercevoir et par le dire, sont toujours en retard d'une guerre ou deux. Mais s'en apercevoir et le dire est une chose, changer la mentalité des retardataires en est une autre. Il est à craindre que les descendants des stratèges d'Azincourt soient génétiquement non modifiables, ce qui expliquerait par exemple qu'ils croient, certains d'entre eux du moins, dur comme fer que le théâtre du combat à mener aujourd'hui par la France se trouve en Afghanistan.
Donc, le Club de l'Horloge, fondé en 1974 par de hauts responsables de la fonction publique et présidé aujourd'hui par Henry de Lesquen, se définit comme un « réservoir d'idées » pour la droite nationale et libérale. Sa XXVe université annuelle, qui vient de se dérouler dans les salles de réunion de la Fondation Dosne-Thiers à Paris, était dévolue à un thème en relation directe avec la crise économique : la responsabilité de la « super-classe mondiale ». Cette super-élite de décisionnaires, qualifiée de « transnationale » par l'auteur du Choc des civilisations, est à l'origine d'un nombre important de mauvais coups portés aux intérêts nationaux qui ne sont pas américains (restriction que S. P. Huntington semble ne pas vouloir réellement prendre en compte...). Il y avait dans ce cadre de pensée un espace logiquement réservé au concept d'identité nationale et, par voie de conséquence, à la langue de la nation, composante essentielle et signe de cette identité.
C'est cet espace de linguistique identitaire qu'il m'a été demandé d'occuper lors de la XXVe université. Mon exposé avait pour titre le résumé de son sujet : « Perdre sa langue, c'est perdre son âme ». Ceux de mes visiteurs qui veulent bien s'intéresser à la tournure « géo-politico-linguistique » qu'ont pris certains de mes travaux depuis quelques années pourront prendre connaissance de ladite conférence en suivant ce lien : http://papiersenligne.spaces.live.com/blog/cns!AA3C3B797FEA709E!155.entry
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| jeudi 22 octobre 2009, a 09:43 |
| Balzac et sa boule de cristal |
 Il y a peu, je citais un passage de Chateaubriand prédisant l'avenir de la planète avec cette alliance - peut-être devrais-je dire cet alliage, car il s'agit plutôt de la dureté d'un métal - de la lucidité et de la logique, alliage si parcimonieusement compté aux démagogues qui nous gouvernent, manipulent notre pensée et nous entraînent avec la même assurance, le même entrain, qu'entre 1924 et 1938 vers le même type de catastrophe - ou probablement pire - que celle qu'ont vécue ensuite les Français. Il s'agira bien sûr et enfin de la dissolution de la France, chose espérée par tant de gens, et préparée par tant de belles âmes, de Dunkerque à Perpignan et de Brest à Strasbourg . Aujourd'hui, c'est l'immense Balzac qui va parler à nos aveugles et dessiner l'avenir à nos sourds, tout en décrivant ce qu'il avait déjà sous les yeux. Il s'agit de l'étonnante et superbe introduction aux trois textes sur Catherine de Médicis réédités par la Table Ronde en 2006. Et gardons présent à l'esprit que notre pays en 1840, année où Balzac rédigea le paragraphe qui va suivre, était mille fois moins handicapé, en particulier par le zèle "citoyen" des imbéciles, qu'aujourd'hui :
"Qu'est-ce que la France de 1840 ? un pays exclusivement occupé d'intérêts matériels, sans patriotisme, sans conscience, où le pouvoir est sans force, où l'élection, fruit du libre arbitre et de la liberté politique, n'élève que des médiocrités, où la force brutale est devenue nécessaire contre les violences populaires, , et où la discussion, étendue aux moindres choses, étouffe toute action du corps politique ; où l'argent domine toutes les questions, et où l'individualisme, produit horrible de la division à l'infini des héritages qui supprime la famille, dévorera tout, même la nation, que l'égoïsme livrera quelque jour à l'invasion. On se dira : Pourquoi pas le tzar, comme on s'est dit : - Pourquoi pas le duc d'Orléans ? On ne tient pas à grand-chose ; mais dans cinquante ans, on ne tiendra plus à rien."
Des invasions, depuis, nous en avons subi deux. Remplaçons "le tzar" par "national-socialisme" , hier, pour certains, et par "URSS" pour beaucoup, par Bruxelles ou Washington aujourd'hui pour la plupart de ceux qui décident, et dites-moi si les "prophéties" de Balzac, cent ans exactement avant le désastre que nous savons, ne sont pas plutôt l'exacte description de l'état de la France, empirant de décennies en décennies ? |
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| mercredi 21 octobre 2009, a 08:00 |
| Le terrorisme des Ronchons |
Ainsi, les Ronchons ont encore frappé.
Je sais peu de choses du Club des Ronchons, encore moins que sur Al Kaïda. Des bruits, des rumeurs qui courent sur son compte, j'ai cependant attrapé au passage quelques bribes, sans être en mesure de les vérifier. Cette nébuleuse terroriste, où l'on aurait repéré d'anciens et toujours dangereux agitateurs tels que Jean Dutourd et Jean Tulard, aurait pris naissance en 1986, sous l'impulsion d'un jeune Gardien de la Réaction, plus farouchement attaché à un retour à l'obscurantisme médiéval que son modèle Oussama Ben Laden. Fondamentaliste illuminé, il répond au nom (ou au pseudonyme, peut-être ?) d'Alain Paucard, et aurait abandonné le « ben », signifiant « fils de », pour se fondre plus commodément dans la société française. Toujours en activité et à la tête du mouvement qu'il a créé, il a échappé jusqu‘à présent à toute les polices du monde civilisé, à telle enseigne que d'aucuns l'accusent de connivence avec les pouvoirs occidentaux, trop heureux qu'ils sont de brandir un prétexte sécuritaire et démocratique pour faire défiler leur soldatesque armée jusqu'aux dents, non seulement dans tous les recoins de la planète, mais aussi dans leurs propres lieux publics.
De même qu'Oussama, rasé de frais, dégusterait tranquillement tous les après-midi, paraît-t-il, un petit noir bien serré en fumant un bon cigare à sa terrasse préférée de la I3e Avenue, Alain Paucard, lui, siroterait dès dix heures du matin son ballon de chablis dans un troquet près de la Porte de Vanves. Quelques détails distinguent ainsi les deux « ennemis publics». Le plus notable est leur manière d'atteindre l'opinion. L'ayatollah Khomeiny, on s'en souvient, utilisait des cassettes sonores. Ben Laden envoie des enregistrements vidéo. Paucard, de loin le meilleur en matière de retour en arrière, se sert… de papier imprimé ! Certains assurent même qu'il va bientôt pousser le refus du progrès jusqu'à revenir aux manuscrits ornés d'enluminures. Pour le moment, il se contente de lancer des brûlots destinés à mettre le feu à Paris comme il l'a déjà fait ailleurs. Je ne crois pas trahir un très grand secret en révélant que le cyclone de La Nouvelle-Orléans, c'était lui ; les flammes qui faillirent récemment anéantir Athènes devenue trop moderne, c'était lui. Lisez donc, c'est urgent, Allez-y sans nous (L'Âge d'Homme, 19 €), pour savoir tout ce qu'il ne faut pas faire et tout ce qu'il faut faire si vous ne voulez pas voir votre trois pièces-cuisine, votre collection de vieilles montres ou votre grand-mère réduites en cendres. C'est un conseil d'ami.
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| lundi 19 octobre 2009, a 10:38 |
| M. Valdemar et ses frères |
La contribution en forme d'hommage à Edgar Poe que je me suis beaucoup amusé à écrire pour le recueil du Club des Ronchons composé par Alain Paucard, Allez-y sans nous, qui vient de paraître aux Éditions de L'Âge d'Homme,n'avait d'autre objet que de relater d'une manière assez fantaisiste une petite histoire authentique concernant le comportement pour le moins étrange d'un individu à l'identité bien précise. Il paraît cependant que plusieurs personnes s'y seraient peu ou prou reconnues, ce qui tendrait à prouver que « La vérité sur le cas de M. Valdemar » a une portée plus générale qu'on ne le supposerait au premier abord.
Deux ou trois anciens « amis » du monde des arts et lettres, mystérieusement disparus un beau jour (je dis « beau », parce que faste est le jour où nous sommes débarrassés d'un faux camarade, qui introduisait à notre insu dans la clarté de notre vie une relation d'imposture), disparus, donc, sans le moindre début d'explication, auraient manifesté une sorte d'agacement à la lecture de ce texte. J'utilise le conditionnel pour la raison, bien entendu, qu'on n'est jamais sûr de rien dans ces rumeurs qui remontent en catimini jusqu'au principal intéressé. Toutefois, il me faut ajouter que la fiabilité de mes « réseaux », comme on dit aujourd'hui, a rarement été prise en défaut. Je me trouve enclin de ce fait à croire volontiers que Dupont, Durand, Pierre ou Jacques ont effectivement été traversés de l'idée désagréable qu'ils étaient caricaturés sous les traits indéfinissables de M. Valdemar.
En somme, ce personnage emblématique et foireux plus ou moins inspiré d'un cas réel, est un miroir que je tends à mes contemporains français et où plusieurs d'entre eux, si prégnant est leur nombrilisme, s'imaginent reconnaître leur visage. Il y a donc bien dans cette anecdote saugrenue une dose de vérité. Si je l'adorne (peut-être excessivement, comme le suggère depuis le XIXe siècle ce vieux verbe) de l'épithète « française », c'est parce que j'ai l'impression qu'en d'autres contrées que je fréquente, cette fâcheuse manière de se dissimuler brusquement derrière son téléphone, de ne plus ouvrir sa boite aux lettres qu'en tremblant, de cacher sa tête dans son journal et de circuler en rampant sous votre fenêtre est beaucoup moins répandue qu'en France, pour ne pas dire inexistante. Quand on appartient au monde civilisé, on se comporte en civilisé : si l'on a une objection ou un reproche à formuler, on les formule ; un refus à opposer, en y mettant autant de politesse qu'on voudra on l'oppose ; à une lettre on répond, ne fût-ce que par le mot de Cambronne. On ne dilue pas dans un néant opaque la relation engagée voire établie de longue date, comme si l'interlocuteur, le questionneur ou l'ami avait soudain cessé d'exister. Cela est la pire façon d'agir pour quiconque souhaiterait que l'on gardât pour lui la moindre estime.
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| vendredi 18 septembre 2009, a 12:56 |
| Extrait d'une prochaine Chronique de Patrice Dumby |
A l'intention de tous ceux qui réclament depuis des années la suite des aventures de mon héros favori, je livre ce court passage, prélevé sur une « Chronique » en cours de rédaction : « Le XIXe siècle en tilbury ».
La scène se passe au marché en plein air de Valognes, dans le pays de Barbey d'Aurevilly. Dumby et moi arpentons les allées à la recherche d'araignées de mer pour le dîner.
Dans les allées bordées de victuailles, bacs remplis de moules de bouchot et de tourteaux assoupis, écroulements de beaux fruits peints à la gouache, entassements de fromages, charcuteries (ah, les jambons mi-fumés, mi-salés du Cotentin !), où flottait par instant l'odeur d'oignon cuit des saucisses au gril, se pressaient, se croisaient, s'écoulaient, s'arrêtaient pour une causette, des files de chalands chargés de cabas ou de paniers qui, à quelques détails près, ressemblaient à s'y méprendre à leurs ancêtres saisis sur le vif par Daumier. L'idée me traversa de demander à Dumby pourquoi il allait chercher dans des grimoires ce qu'il avait sous les yeux. J'aurais dû me douter de sa réaction face à un rapprochement aussi approximatif… Soudain métamorphosé, pardon, cher Buffon ! en un hybride de lion et de sauterelle, il bondit, rugit, clouant sur place un fleuriste sur le point de nous proposer ses géraniums :
- Où sont les Zutistes d'Alphonse ? Où ses Hydropathes ? Où se réfugieraient ces petits groupes de plaisantins bourrés de génie, d'amitié et d'absinthe, quand une époque, la nôtre, se soumet en tremblant à une telle inquisition d'idiots solennels que Mgr Dupanloup y ferait figure de trublion !
- Calme-toi, mon vieux, calme-toi.
Il cessa de gesticuler, mais sa voix tremblait encore d'indignation :
- Représente-toi bien cette scène authentique : Alfred Jarry, l'admirable papa d'Ubu Roi, s'exerce au tir au pistolet dans la cour de son immeuble. La concierge hérissée de bigoudis, le nichon à demi sorti du caraco, sort de sa loge comme une furie, perdant en chemin une savate, et hurle : « Voulez-vous bien vous arrêter ! Vous allez tuer mon enfant ! » Et Jarry, avec hauteur, de rétorquer : « Ne craignez rien, Madame, nous vous en ferons d'autres. »
Je connaissais l'anecdote mais pouffai de bon cœur, tellement Patrice imitait à merveille la dignité offensée de Jarry.
» Eh bien, selon toi, que se passerait-il si cet échange d'aménités avait lieu en 2010 ?
J'exhalai un soupir résigné.
» En 2010, continua l'hystérique, le pauvre Alfred, dénoncé par la mégère en compagnie de quelque témoin vrai ou faux, serait dans le quart d'heure suivant appréhendé par la police, mis en examen, traîné devant un tribunal par deux ou trois ligues de vertu défenderesses des droits de l'homme, de la femme et du cochon d'Inde…
- Quoi !! Tu n'approuves pas la défense des cochons d'Inde ?
L'imprécateur dédaigna l'interruption.
- …Appuyées dans leur démarche, ces ligues, par un conseil de cafards et de punaises de la Nouvelle Sacristie dont tu n'ignores sûrement pas l'existence ni le sigle – pour le moins cocasse.
Cocasse ? Je ne voyais pas en quoi. Je pris cependant le parti de ne poser aucune question qui eût ranimé sa flamme, et nous nous dirigeâmes vers un éventaire de crustacés.
De retour à Paris, je consultai mes grands dictionnaires du temps jadis ; je compris la cocasserie signalée par Dumby. Nous devons sans doute le sigle incriminé à quelque pince-sans-rire un peu moins ignorant que ses collègues : le mot ainsi forgé, vieux terme de l'industrie minière, signifie « masse de déchets destinés au rebut ». La photo de famille publiée sur le site Internet de la chose en question, et qui immortalise provisoirement la brochette composant son « collège », ne peut, hélas, que confirmer cette définition.
(Extrait du chapitre VIII)
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| jeudi 17 septembre 2009, a 12:59 |
| Bref éloge des monstres |
Les monstres de l'Histoire n'ont pas bonne presse. Essayez de dire tout le bien que vous pensez de Caligula, qui s'est borné pourtant à avoir le courage d'inscrire dans le réel ce que font métaphoriquement à longueur de temps les médiocres princes qui nous gouvernent : nommer consul son cheval (mais non, je ne songe pas une seconde à notre ministre de la Culture, ni à celui des Affaires étrangères, ni d'ailleurs à la plupart des autres) ; invoquer les dieux : « Plût au ciel que le peuple n'eût qu'une tête, pour la trancher d'un coup ! », ce qui signifie en clair, de nos jours : « que n'ai-je en mon pouvoir tous les grands médias manipulateurs de l'opinion, afin de la décerveler une fois pour toutes ! » Mais au fait, nos empereurs de la décadence d'aujourd'hui, sur ce point, n'ont-t-ils pas mieux réussi que leur modèle ?
Ainsi, les monstres historiques font des petits, de plus en plus petits, hélas ! Oui, hélas : au fond, qu'est-ce qui titille, qu'est-ce qui mobilise en profondeur notre intérêt, voire notre passion pour cette vieille lune de l'Histoire qui tourne en rond comme toutes choses et les étoiles et le Temps, depuis le non-commencement de l'Être ainsi que nous l'enseigne Parménide ? Les monstres honnis, tous les fous avérés ou non qui, avec les moyens divers que leur permit leur époque, se prirent pour Napoléon, justement ! Ceux en l'absence de qui les récits de Suétone et de Tacite nous feraient bâiller comme des crocodiles affamés. Que serait l'Histoire – imaginez cela juste un instant ! – sans Néron, ni Gengis Khan, ni Attila, ni Robespierre, ni Hitler, ni Staline, ni Pol Pot ? Ce serait d'un ennui ! Quelque chose comme les annales de la République helvétique. Non, merci Calvin, merci les autorités morales, gardez cela pour vos dimanches en famille.
Pour ma part, je préfère l'idée magnifique du poète Daniel Aranjo : un cycle Néron au Théâtre du Nord-Ouest, le seul lieu théâtral où, grâce à Jean-Luc Jeener, il se passe encore quelque chose à Paris. Pour que ce cycle s'incarne, croisons les doigts, éventrons quelques poulets afin d'y déchiffrer l'avenir, comme faisait Néron qui, d'ailleurs, n'y croyait pas vraiment !
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| vendredi 28 août 2009, a 09:38 |
| L'Histoire à l'américaine |
Comme le homard à cette même sauce (et bien que des cuisiniers et des gastronomes avertis y voient, probablement avec raison, une déformation d' « armoricaine »), l'Histoire à l'américaine (ou, si l'on préfère, à l'anglo-américaine) possède des caractéristiques et utilise des ingrédients bien particuliers, qui lui confèrent une saveur à nulle autre pareille. Et surtout, cette préparation se transmet de siècle en siècle, sans aucune des adultérations ou évolutions subies par beaucoup de recettes culinaires (comme on le peut constater en consultant des ouvrages anciens, tel le Grand Dictionnaire de cuisine d'Alexandre Dumas, par exemple).
C'est ainsi que, revoyant l'autre jour Fureur apache de Robert Aldrich, j'ai été frappé par la similitude des procédés entre la présentation du conflit Indiens-Colons blancs, perpétuée jusqu'à nos jours (Fureur apache date de 1972) et celle du conflit arabo-israélien, en tous points semblable d'ailleurs à d'autres manipulations historiques (guerre de Sécession, guerres du Golfe et j'en passe, sans même remonter à la diabolisation, purement anglaise celle-là, tant de la « sorcière » Jeanne d'Arc que du Croquemitaine Napoléon, dont on menaçait dans la première moitié du XIXe siècle les petits Britanniques indisciplinés.
Qu'il soit clair toutefois que : 1) l'auteur de ces lignes, rejetant l'aberrant concept de « responsabilité collective », ne met pas tous les Américains dans le même panier et sait parfaitement que nombre d'entre eux sont loin de partager les valeurs officielles de leur pays lorsqu'elles dérivent ; 2) ce n'est pas la pulsion de conquête ou de colonisation, autrement dit le creuset de l'Histoire, qui est dénoncée ici, mais la manipulation de cette pulsion, ni bonne ni mauvaise mais simplement naturelle, et sa stupéfiante métamorphose en combat « juste ».
Il s'agit dans tous les cas de discréditer l'ennemi en le rendant moralement indéfendable, avec une telle certitude et une telle assurance dans la mauvaise foi que celle-ci devient peu à peu une seconde nature, et finit, semble-t-il, par se transformer en croyance à l'objectivité indiscutable et absolue de ses interprétations pro domo (Dieu est avec nous, nous sommes le droit et la justice...) évacuant totalement le fait, jadis évident pour tous, que c'est le vainqueur, c'est-à-dire la force, qui définit les règles du jeu.
Ainsi les Apaches d'Aldrich sont-ils dépeints exactement comme les terroristes de Buch, sans que jamais soit posée à leur sujet la seule question qui importe : pourquoi sont-ils devenus ce qu'ils sont ? Pourquoi agissent-ils de la sorte, c'est-à-dire comme les Espagnols contre Napoléon ou comme le feront certains Français sous l'Occupation allemande ? Et sans apporter par conséquent la seule réponse plausible à cette question non posée : parce que des gens venus d'ailleurs, tenant la Bible d'une main et le fusil de l'autre, les chassent de leur territoire, s'emparent de leurs terres et les parquent dans des « réserves ».
Certes, si le film en cause avait la puissance de Kiss me deadly ou de The Big Knife, on n'aurait pas le mauvais esprit ni le mauvais goût de songer à des comparaisons aussi historiquement incorrectes. Mais ce ressassement de clichés sur la cruauté innée des uns et le bien-fondé du génocide perpétré par les autres – avez-vous remarqué qu'il y a des génocides répréhensibles et d'autres qui ne le sont pas ? – ne peut pas ne pas inciter à mettre en perspective l'ensemble de l'idéologie véhiculée depuis l'origine par l'american way of life. Car cette idéologie d'une formidable cohérence, qui fonde l'intérêt national sur Dieu et le droit, Dieu et le droit sur la force, la force sur l'argent et l'argent sur le pillage (autrefois du sol, aujourd'hui énergétique et financier), apparaît la même partout et toujours. |
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| mercredi 19 août 2009, a 17:20 |
| Du bon usage de l'insulte |
Je m'inquiétais un peu : cela faisait quelque temps – quelques mois – que je ne recevais plus d'insultes. Étais-je sur la voie de la péremption, comme un vieux yaourt ? Dépenserais-je désormais en pure perte mon encre et ma salive ? Le divin plaisir de choquer les imbéciles, de chauffer au rouge de l'indignation les tartuffes et les obtus me serait-il maintenant interdit comme la pipe, le cigare et le whisky ? On a beau s'habituer à tout et fabriquer avec le pire sa substance, il y a des coups durs qui restent difficiles à encaisser. Je commençais à me voir en fauteuil roulant, poussé par une jolie infirmière qui m'aurait lu au long de la promenade les missives intelligentes et délicieuses que je reçois à longueur d'année de divers endroits du monde, dont parfois la France…
Depuis ce matin, je sais mes craintes infondées. Quelqu'un, qui veut se faire passer pour un débile à visière sur la nuque, hoquette sur ce Journal en ligne des injures baveuses, mais… trop appliquées pour être authentiques. Même ses fautes d'orthographes n'ont pas l'air de venir du fond du cœur. Et comment un analphabète de banlieue à risque viendrait-il s'égarer dans ces pages où l'on rencontre plus souvent Chateaubriand ou Molière que Michael Jackson ? Non, ce « courageux anonyme », selon la formule consacrée, n'est sûrement pas venu feuilleter par hasard mon « Carnet de route », et c'est justement ce qui me fait plaisir. Il m'apporte la preuve que les petits cailloux que je jette de-ci de-là dans « la mer de la connerie qui monte », comme disait Montherlant, atteignent encore quelques crabes. C'est donc sur un constat optimiste que je conclurai ce billet de vacances, en attendant de repianoter plus assidûment sur mon clavier. |
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| mercredi 24 juin 2009, a 00:49 |
| Prescience de Chateaubriand |
J'ignore si quelque esprit curieux et affamé de lumière lit encore Chateaubriand dans nos années petites, où De Gaulle – si près de nous, et qui est mort de mon vivant, comme eût dit Raymond Barre – De Gaulle commence de ressembler à un roi du fond des siècles ; si, comme il est probable, un tel esprit n'a pas été conduit par notre Éducation nationale à se plonger avec délice et vertige dans les Mémoires d'outre-tombe, je prends la liberté de lui glisser sous les yeux cet étonnant paragraphe, extrait du 44e livre, chapitre 5 :
Quelle serait une société universelle qui n'aurait point de pays particulier, qui ne serait ni française, ni anglaise, ni allemande, ni espagnole, ni portugaise, ni italienne, ni russe, ni tartare, ni turque, ni persane, ni indienne, ni chinoise, ni américaine, , ou plutôt qui serait à la fois toutes ces sociétés ? Qu'en résulterait-il pour ses mœurs, ses sciences, ses arts, sa poésie ? Comment s'exprimeraient des passions ressenties à la fois à la manière des différents peuples dans les différents climats ? Comment entrerait dans le langage cette confusion de besoins et d'images produits des divers soleils qui auraient éclairé une jeunesse, une virilité et une vieillesse communes ? Et quel serait ce langage ? De la fusion des sociétés résultera-t-il un idiome universel, ou bien y aura-t-il un dialecte de transaction servant à l'usage journalier, tandis que chaque nation parlerait sa propre langue, ou bien des langues diverses seraient-elles entendues de tous ? Sous quelle règle semblable, sous quelle loi unique existerait cette société ? Comment trouver place sur une terre agrandie par la puissance d'ubiquité, et rétrécie par les petites proportions d'un globe fouillé partout ? Il ne resterait qu'à demander à la science le moyen de changer de planète.
Ces lignes, écrites dans la première moitié du XIXe siècle, témoignent parmi bien d'autres du même ouvrage de la prescience de l'Enchanteur, prescience qui n'a d'ailleurs rien de mystérieux, n'étant que le produit d'une imagination au galop, bridée par le mors de la logique. Nous sommes toujours surpris que nos politiciens, nos économistes, nos sociologues ne voient jamais rien venir et gèrent l'immédiat avec des tâtonnements de myopes : c'est qu'ils sont dépourvus pour la plupart de ces deux instruments de l'intellect qui imprimeraient au moteur politique la puissance convenable et la bonne direction. |
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| mercredi 10 juin 2009, a 10:16 |
| Mémoire de l'eau |
Petite incursion intempestive (mais de quoi se mêle-t-il, celui-là ?) dans les sciences, à propos d'un article de Valeurs Actuelles qui revient opportunément sur la polémique au sujet de la « mémoire de l'eau » et le sort indigne réservé au Pr Benveniste (numéro du 4 juin).
Si, à la ressemblance complètement métaphorique, il va de soi, des trois états de la matière, on arrivait à concevoir que l'un des principaux « secret de l'univers » réside dans les trois états (dont la relation entre les deux premiers, déjà, est établie par l'équation d'Einstein) d'une même « substance universelle » matière – énergie – esprit (la matière apparaîtrait alors comme de l'« esprit solidifié ») – la transmutation de l'énergie en esprit s'opérant apparemment par le moyen de la vie au cœur des systèmes nerveux végétal, animal et humain – il est bien évident que la polémique sur la « mémoire de l'eau » serait un bel exemple, une fois de plus, de l'incapacité de la « science officielle » à faire preuve d'ouverture intuitive. Rappelons-nous cette permanente obstination face, jadis, aux phénomènes électriques, puis à Pasteur, puis à l'homéopathie, etc.
Ce qui est mémoire dans le cerveau, qui est lui-même matière, possède une forte probabilité d'exister en toute matière : seule varierait la « densité » de ladite fonction mémorisante selon le type de la matière-support : nerveuse, génétique, musculaire, minérale, etc. Et personne ne semble s'être avisé de ceci : on peut présumer que le rejet de la découverte de Benveniste est en grande partie à mettre à l'actif des gardiens du dogme darwinien, puisque une mémoire génétique, par exemple, qui enregistrerait et perpétuerait les acquis, viendrait dangereusement appuyer l'évolutionnisme de type lamarckien et menacerait de ruine, ou en tout cas modifierait en la complétant, la « certitude » (jamais démontrée) des seules mutations
brusques. Il faudrait peut-être relire ce qu'écrit Bergson dans Matière et Mémoire ?
Ci-dessus : le Pr Jacques Benveniste
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| mardi 02 juin 2009, a 17:55 |
| Pol Vandromme |
 Ainsi, Pol Vandromme est mort. Encore un arbre coupé qui va modifier le paysage. De l'inconvénient de survivre : on s'égare, on ne reconnaît plus rien. J'avais fait sa connaissance dans le couloir de la Table Ronde, rue du Bac. On y rencontrait, dans ce couloir, l'épagneul de Roland Laudenbach, des écrivains en herbe, un directeur littéraire nommé Michel Déon, Blondin qui bégayait, Nimier paradant et pétaradant, et parfois Vandromme, le « journaliste belge » qui nous paraissait débarquer d'une autre planète. C'était la grande époque. On allait dîner avec Fraigneau, Déon, Pierre Rissient, Jacques Serguine, Kléber Haedens, chez Dame Blanchet, rue de Sèvres, et dès onze heures du matin le whisky commençait à enflammer les verres au Bar Bac. Lorsque j'eus sous les yeux les premiers articles de Pol Vandromme, notamment dans Le Rappel de Charleroi, il me sembla évident que nous avions là l'un des critiques les plus compétents de notre histoire littéraire, et un critique d'autant plus exceptionnel qu'il avait du style, autrement dit : qui savait de quoi il parlait.
Vandromme était un écrivain à la pointe aiguë et rapide qui dissertait des livres des autres comme Berlioz ou Debussy écrivaient sur la musique des confrères. Connaître la boutique de l'intérieur m'est toujours apparu comme la condition sine qua non de la critique de découverte ou de renouvellement ; seul exercice, dans ce domaine ingrat, dont nous importe la lumière. C'est pourquoi, en 2005, au moment où il fut décidé de rééditer ma Chanson de Maguelonne, je songeai que la meilleure ouverture à cette résurrection d'un roman qui s'était assoupi depuis trente ans sur de trop précoces lauriers, serait un avant-propos de Pol Vandromme. Et je n'aurais pu en effet rêver mieux que ce titre : « Un objet magique » coiffant le concentré d'intuitions chaleureuses par lesquelles mon préfacier introduit le lecteur d'aujourd'hui au parcours « initiatique » de la légende médiévale.
On reconnaît un grand critique, autrement dit un bon lecteur, à ceci qu'il est d'abord sensible au timbre de la voix. C'est ce timbre, et seulement lui, qui permet au bon lecteur de distinguer un écrivain de race de la foule des écrivants, des écriveurs et des écrivaillons. Il existe très peu de bons lecteurs. Si par chance ils en font un métier, ce métier grâce à eux devient un art. On trouve dans son Françoise Sagan ou l'élégance de survivre (réédité au Rocher en 2002) une parfaite définition par Vandromme de cet art de la lecture-critique : «… Une œuvre vit comme elle chante. Il faut l'écouter si l'on aspire à savoir ce qu'elle nous veut. Une lecture, ce n'est pas seulement l'intelligence d'un regard, c'est aussi l'intuition d'une oreille claire. La musique des mots orchestre la musique de la vie. Chaque écrivain a la sienne. Cela fait des modulations nombreuses, des accents infinis. Toutes sortes de connivences se mettent à l'écoute des réponses complices. Un écrivain ne distribue pas des messages comme un facteur des postes, non plus qu'il ne proclame des manifestes comme un panneau électoral. ; il éveille, il initie. Aucune littérature n'est tolérable sans cette franc-maçonnerie. »
Voilà pourquoi il a parlé des Poneys sauvages mieux que personne, en particulier dans Matulu. Adieu, cher Pol Vandromme. Vous nous quittez, mais les étincelles qui jaillissaient de la meule où vous polissiez vos sentences continueront longtemps, d'outre-Styx, à nous éblouir. |
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| jeudi 28 mai 2009, a 15:35 |
| Les Iro... Quoi ? |
Un visiteur, qui signe gentiment la ptitebete et m'écrit via l'Infolettre des Éditions France Univers (étrange circuit), s'inquiète de la phrase où, évoquant le solo « d'acteur » de René de Obaldia au Petit Hébertot, je parle de son "front ceint du laurier des Iroquois". Il se demande ce que je peux bien vouloir dire. Que n'a-t-il consulté Google ! Il aurait appris que l'on surnomme ainsi le sassafras, variété de laurier décoratif rendue célèbre grâce à la pièce d'Obaldia : Du vent dans les branches de sassafras, créée par Michel Simon en 1966 et reprise notamment par Jean Marais au début des années 80. |
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| mardi 26 mai 2009, a 10:28 |
| Rélexions d'un Persan sur les élections européennes |

Choisissant d'accueillir dans ce Carnet de route les réflexions d'un habitant de la Perse (et j'aurais pu tout aussi bien transcrire ce que m'écrivent certains paysans du Danube contemporains de La Fontaine, ou Hurons fréquentés par Voltaire, sans parler des Vénusiens à trois antennes et six tentacules qui m'accablent de leurs épîtres), j'ai conscience que je vais encore en chagriner quelques-uns, convaincus que j'étais sans condition de leur bord ; sans pour autant gagner l'accueil d'autres rivages, qui ne comprennent pas davantage que l'on puisse réfléchir librement par soi-même. Peu importe. Toute ma vie j'ai procédé ainsi, publiant dans mes revues l'extrême gauche et l'extrême droite, le calotin et le bouffeur de curé, le misogyne et le gynagogue (variété féministe de démagogue, très répandue de nos jours), le racialiste identitaire et l'apatride militant, pour une seule raison théorique : il faut écouter tout le monde si l'on veut être en mesure de choisir ; et pour une seule donnée d'expérience : qui que ce soit nourrit toujours dans un recoin de lui-même une part de vérité qu'il suffit de découvrir et de comprendre. Cet enseignement de base est évidemment le contraire de ce qu'on apprend aujourd'hui (et, je le crains, depuis longtemps) aux enfants de France, dont on gonfle la cervelle comme une outre de la croyance (biblique plus qu'européenne) qu'il y a les Bons et les Méchants… en plantant à l'entrée du territoire des uns comme des autres, à grands coups de marteau comme dans les dessins animés, ces pancartes : ENTRÉE DU PARADIS et ENFER INTERDIT, arrachées et échangées à la nuit tombante par des zorros masqués qui marchent à pas de loup. J'ai constaté, hélas, qu'il n'y a plus beaucoup de spectateurs que les dessins animés font rire. Ils les prennent au sérieux et défilent avec les pancartes.
Voici donc ce que mon Persan, qui vient de séjourner à Paris, m'écrit de la préparation des élections au Parlement de Strasbourg :
« D'abord je constate que ces élections n'intéressent pas grand monde ; réaction tantôt commentée avec surprise, tantôt condamnée par la classe politico-médiatique, quoiqu'elle soit naturelle : si j'ai bien saisi les explications qui m'en ont été données, ce que les politiciens nomment aujourd'hui l'Europe a été conçu dès l'origine comme calmant idéologique des grands élans qui entraînent les peuples, les fortifient, les dynamisent et les poussent à la guerre. Rien de moins exaltant que l'« idéal européen » tel qu'il a été expressément voulu : comment s'étonner qu'un tranquillisant, composé de substances destinées à assommer un système nerveux survolté, abrutisse les individus au lieu de les exciter ? Un agglomérat artificiel et amorphe d'éléments dissemblables aux intérêts divergents ne saurait susciter le désir ni la passion, seuls moteurs des êtres vivants. Même la raison n'y trouve pas son compte puisque cette construction repose sur une série de contradictions impossibles à surmonter. On les a détaillées cent fois, ce qui ne détourne pas du ravin le galop des buffles mais suffit, obscurément remué dans l'inconscient populaire, à éloigner des urnes l'électeur. Si l'on a bien assimilé ce premier point, capital, on a une chance de comprendre la suite.
Puisque le Nouvel Ordre européen se fonde sur le sommeil, l'anesthésie, le confort individuel, le lavage des cerveaux par les Bons Sentiments, il va de soi que tout est parfaitement mis en place pour empêcher la diffusion du message de résistance. Celui-ci est soit minimisé, soit censuré, soit ridiculisé, car le troupeau des buffles politique et journalistique sait bien que s'il passait tel quel, les yeux des citoyens finiraient par s'ouvrir.
L'unique chance de se faire entendre, pour les partisans du volontarisme français et de l'indépendance nationale, consiste donc à s'unir, à faire taire les divergences et les rancunes pour parler d'une seule voix, tenir un seul discours. Or, nous assistons à un ahurissant émiettement de groupuscules qui, en toute logique, va aboutir une fois de plus à un fiasco.
Qu'il y ait des divergences dans l'histoire des partis, dans l'appréciation des situations, dans les objectifs visés, dans le choix des moyens de les atteindre, c'est l'évidence, c'est humain, c'est la règle. Cela ne doit pas empêcher ces partis de s'unir, au moins le temps de la conquête, si un même principe fondamental les anime qui est justement l'enjeu du combat : l'indépendance nationale, c'est-à-dire la liberté pour les citoyens d'une nation de choisir leur propre destin plutôt que de s'y trouver propulsés par le pouvoir anonyme d'administrations à majorité étrangère. Cet enjeu, qui pour le citoyen conscient nourrit, domine et simplifie à l'extrême tout le débat politique actuel, ne s'oppose en rien à l'union de forces venues de n'importe quel horizon et de n'importe quel passé. Libre à chacun, une fois la bataille remportée, de retourner dans son pré carré, bordé de clivages historiques, métaphysiques, économiques, et de rancœurs personnelles qui semblent aussi nécessaires que l'oxygène à la respiration gauloise. Machiavel et De Gaulle, Louis XI, Napoléon, l'histoire entière de votre ennemie intime l'Angleterre devraient pourtant vous avoir appris, à vous autres Français, qu'en matière de politique et de géopolitique seul compte le résultat. Quand la destinée d'un peuple est en cause, quand une collectivité millénaire risque la dislocation, s'arc-bouter sur des principes de morale individuelle – universelle ou non – est misérable, hors de propos et conduit inexorablement à l'échec. »
Mon Persan n'y va pas de main morte. On se rend compte qu'il regarde de très loin nos petites convulsions, sans le moins du monde s'y sentir impliqué. J'aimerais bien savoir comment cela se passe chez lui, à Ispahan.
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| samedi 23 mai 2009, a 10:13 |
| M. Jourdain, provincial eurolandais |
Je lis dans la dernière livraison des « Manants du Roi » un billet fort pertinent d'un chroniqueur en ligne, Didier Goux, sur une mode médiatique apparue, me semble-t-il, il y a une vingtaine d'année : l'abandon de la francisation des noms propres, spécialement en matière de géographie, mais parfois aussi dans la graphie des noms ou prénoms de personne. Mao Tsé-toung en est la victime la plus célèbre. Déjà, dans les années précédentes, certains musicologues de France Musique, par pur snobisme semble-t-il, et pour que nul n'ignorât qu'ils savaient la langue de Goethe, s'efforçaient à gargouiller Yohann Sebastiann Bâhhh en guise de Jean-Sébastien. Heureusement ils ne furent guère suivis, peut-être à cause d'une incohérence douloureuse : ils continuaient à prononcer Mozart à la française !
Les germanistes nous ont infligé également Friedrich à la place de tous les Frédéric, et l'on pourrait allonger la liste. La cause la plus probable de ces absurdités « culturelles » est l'éternelle vanité des Monsieur Jourdain et des Diafoirus, jargonnant pour en imposer au vulgaire.
Lorsque on aborde les domaines de la politique internationale et de la géographie, les motifs de cette mutation, que M. Goux qualifie à juste titre d'« imbécile », sont plus complexes. D'une part, il y eut sans doute une recommandation diplomatique plus ou moins officielle, destinée à bien montrer à l'étranger que la France, petite province de l'Euroland, a renoncé à toute volonté d'indépendance et à tout « colonialisme », y compris linguistique, pour en laisser le privilège au monde anglophone. Les exigences du « nouvel ordre mondial » ont un prix que nos gouvernants ne cessent de payer, avec le bonheur du masochiste offrant ses arrières aux caresses du fouet.
Mais d'autre part, conséquence de la situation que je viens d'évoquer, nos journalistes ignares, abreuvés de dépêches d'agences américaines et anglaises, et donnant libre cours à leur vocation de perroquets, les recopient sans même s'en apercevoir ; et cela donne pour les compétitions sportives la « Biélarusse » au lieu de la Biélorussie (lu et entendu aux Jeux olympiques), sans compter le plus comique : l'Arabie saoudite (orthographiée phonétiquement dans tous nos dictionnaires jusqu'aux années soixante séoudite, comme Ibn Séoud, etc. ), mais… prononcée à la française avec un bel « a » bien ouvert qui doit étonner les Arabes.
Toujours, hélas ! garder en mémoire le jugement de Schopenhauer : « Le reste du monde a des singes ; l'Europe a des Français. »
Lien image : M/Y/D/S - Images animalières
« Les Manants du Roi », lire l'article :
http://www.lesmanantsduroi.com/articles2/article71664.php
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| vendredi 22 mai 2009, a 14:16 |
| La Reine est morte, vive la Reine ! |

On (quand je dis « on », et que je compte sur mes doigts, ça ne fait pas grand monde), on, disais-je, s'est trop battu depuis trente ans afin que Montherlant fût tiré du purgatoire où une poignée d'imbéciles tout puissants dans le monde médiatico-culturel l'avaient exilé, pour ne pas saluer son grand retour à la télévision française. Une notule historique chafouine publiée par le site internet de l'Odéon peut donner une idée de la réputation faite à l'auteur de la Reine morte dans les cercles de cette intelligence subventionnée : « Montherlant devient un peu le "fournisseur attitré" de la Comédie-Française. On lui reproche souvent son classicisme et sa métrique (sic) surannée. » L'une des hontes – elle commence à en compter beaucoup – de la Comédie-Française maintenant que cette pauvre vieille dame, qui fut si belle, retrousse ses jupes pour jouer les gamines à la page, aura été de n'avoir pas représenté Montherlant depuis au moins trente-cinq ans (corrigez-moi si je m'abuse, je n'ai pas le loisir de vérifier). Seuls quelques dissidents comme Cochet, Dessailly et Valère, Régis Santon, ont sauvé l'honneur. Mais après l'intégrale de Jean-Luc Jeener fin 2006 (dont j'ai longuement parlé dans Le Spectacle du monde et ici même), qui semble avoir brisé le tabou, quel bonheur de retrouver la Reine morte sur les petits écrans !
Mardi 19 mai à 20 h 35, je me suis cru soudain revenu à la grande époque de l'ORTF, cette époque inimaginable pour les jeunes téléspectateurs d'aujourd'hui, où l'audimat ne pressait pas les tubes cathodiques pour en faire sortir cette assez ignoble pommade que nous connaissons. Certes, tout n'était pas parfait dans la néanmoins très belle adaptation de Pierre Boutron, qui volait à une tout autre hauteur que les récentes caleçonnades de Mazarin. Je n'ai pas conservé un souvenir précis de l'adaptation de Roger (Lazare) Iglésis au début des années 60, avec Geneviève Casile et Jean Yonnel, mais j'ai le sentiment que les deux ne sont pas comparables. Iglésis avait, me semble-t-il, privilégié la fidélité théâtrale, le huis-clos et donc une « lecture » conforme à la tradition instaurée dès la création de la pièce : la faiblesse du caractère de don Pedro face à Ferrante, un peu comme si on avantageait systématiquement Créon par rapport à Antigone. Dans le téléfilm de Pierre Boutron, l'équilibre des forces est davantage respecté, ce qui augmente encore la puissance tragique du texte et montre combien Montherlant est un grand dramaturge : le propre de la grande dramaturgie, en effet, est de permettre une multiplicité d'interprétations et de n'avantager aucun personnage, chacun possédant ses raisons fortes, aussi bonnes et aussi mauvaises que tous les autres (ce qui explique la pauvreté à la fois intellectuelle et dramatique des œuvres « à thèse », toujours manichéennes, qui entendent démontrer la valeur universelle de la bien-pensance et des bons sentiments, genre Cayatte… ou Boisset, le Cayatte d'aujourd'hui).
« Avoir écrit la Reine Morte suffit à justifier une vie » a écrit Maeterlinck. Phrase à rapprocher de celle de l'idiot de village que se délecte à citer Montherlant dans ses « Souvenirs sur la création de la Reine morte » : « une pièce ennuyeuse, inutile, que dans deux ans tout le monde aura oubliée. » L'inoubliable auteur de ce jugement montrait ainsi dès ses précoces commencements une aptitude hors du commun à passer à côté des choses sans les voir et à opter pour le parti le plus contraire au bon sens ; ce que j'ai, parlant du même dans Crépuscule de la modernité, décrit comme le syndrome de Gribouille (« Gribouille au théâtre »).
Pierre Boutron a eu tort de couper quelques répliques ou morceaux de réplique très significatifs et qui eussent fait sens, comme font sens et sont nécessaires certaines analyses explicatives de Corneille. Mais il a eu raison, pour le même motif, de rétablir certains passages coupés par l'auteur lui-même. Et cette vision nouvelle de la part de jeunesse contenue dans le drame, du plaidoyer pour la jeunesse, son orgueil, ses refus, sa pureté de sentiment jusqu'alors un peu trop occulté par les lectures traditionnelles de la Reine morte, rapproche le Montherlant du soir (la Marée du soir) du Montherlant du matin. Elle dirige un éclairage plus intense sur « ce nœud épouvantable de contradictions » qui sont en lui.
Une drôlerie pour finir. Les fidèles de la religion médiamétrique se couvrent la tête de cendre car, selon eux (je cite) : « La Reine morte a été boudée par le public. » Et de fournir le chiffre : un peu plus de deux millions de téléspectateurs seulement l'auraient regardée. Plus de deux millions de spectateurs en un seul soir pour une telle pièce ! Vu l'état des lieux, et sachant qu'il ne s'agissait ni de l'Olympique de Marseille contre Paris-Saint-Germain, ni de guignolades de pissotières, on aurait plutôt parié pour dix fois moins… |
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| mardi 05 mai 2009, a 09:12 |
| En direct de Genousie |
Pauvrement imité par la suite, Genousie de Obaldia a accompli dans le domaine des langues imaginaires ce que Magritte disait de la première peinture non figurative : elle a dit tout ce qu'il y avait à dire, du premier coup. Refaire Genousie, comme s'y sont cassé les dents un ou deux faux poètes, c'était se condamner à essayer de faire entrer la musique dans les arts plastiques ou la métaphore au cinéma : combinatoires vouées à l'échec pour cause d'incompatibilité. Cela marche une fois, rarement deux, et combien faut-il y mettre de fantaisie, d'ingéniosité, de légèreté, de poésie ! Mais toutes ces choses évidentes, on les recomprendra (on recommence un tout petit peu à les comprendre) dans quelques décennies, quand le balancier de l'Histoire reviendra dans la région du bon sens. Pour le moment, contentons-nous d'aller écouter René de Obaldia, dans sa 91e année, nous raconter sa vie au Petit Hébertot.
Pourquoi ai-je commencé ces quelques réflexions sur Obaldia par Genousie ? Sans doute pour une raison personnelle, qui tient à ma rencontre, ou plutôt à ma découverte, de la télévision dans les années soixante. Ces grandes années cinquante-soixante de la télévision à ses débuts (que nous critiquions, pôvres de nous ! loin d'imaginer ce qu'elle allait devenir) et qui étaient aussi les grandes années du théâtre, de Vilar, Silvia Monfort, d'Anouilh, Montherlant, Sartre, Cocteau, Beckett, Ionesco, Vauthier, les grandes années du cinéma américain, des derniers films allemands de Lang, ces années pionnières où nous avons eu la chance de nous éveiller aux arts dramatiques et audiovisuels, tandis que plasticiens, écrivains, musiciens s'assoupissaient dans l'académisme mortifère de toutes les vieilles avant-gardes.
Ainsi, vers 1965, juste avant les Shadocks et l'inoubliable Que ferait donc Faber de Dolorès Grassyan, feuilleton situé à mi-chemin des Marx et d'Ionesco, imbécilement méconnu, nous vîmes surgir sur nos tout petits écrans un jeune escogriffe en smoking nomme Jean Rochefort, entouré de gens très chics et qui devisaient fort élégamment jusqu'à ce que leurs propos, en des circonstances qu'il serait fastidieux de raconter ici, finissent par s'échanger dans un dialecte inconnu – mais que l'on avait presque l'impression de comprendre, tant ils y mettaient de nuances et de conviction.
L'auteur de M. Klebs et Rosalie fait donc partie de ceux, auteurs, réalisateurs, feuilletonistes, grâce à qui je suis passé sans douleur du cinéma, sur lequel j'avais le sentiment d'avoir dit ce que j'avais à dire, à ce nouvel instrument qui semblait promis à un avenir non moins ambitieux et passionnant que son grand frère.
René de Obaldia a surtout apporté au théâtre contemporain une grâce poétique subtile dont on avait cru perdre le secret après Giraudoux, mais une grâce bien à lui, frôlant sans cesse l'insolite, et que l'on retrouve en direct, in vivo, sur la petite scène de la rue des Batignolles. Dans son « solo d'auteur », le front couronné du laurier des Iroquois, il est confondant de jeunesse et de présence d'esprit. Courez-y avant le 9 mai. Il faut avoir vu cela, comme il ne fallait pas manquer Jean Marais, dans les années 80, reprenant le rôle de Michel Simon dans Du vent dans les branches de sassafras… |
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| vendredi 24 avril 2009, a 23:57 |
| Le ridicule ne tue plus |
Si l'on n'est pas encore complètement désespéré ni cathare, il convient de prendre tout ce qui est bon, même dans le pire. Depuis l'avènement de la moralisation « citoyenne » vers le début des années 80, moralisation qui selon les tempéraments rend ou imbécile, ou inquisiteur-délateur, le ridicule a cessé de tuer en France. C'est donc des vies sauves ! Des vies qui continuent imperturbablement leur parcours bouffon et peuvent même s'en réjouir dans les micros. En la période que j'ai dite, j'avais consigné dans un de mes livres le merveilleux commentaire de Marguerite Duras à la sortie de La Musica : « Avant moi, le cinéma faisait du bruit ; avec mon film, il va apprendre à parler. » J'avais noté également que la France ne s'était pas écroulée de rire, ce qu'elle n'aurait pas manqué de faire au temps de Saint-Évremond, de Chamfort ou de Sacha Guitry.
De Michel Audiard aussi, nous rappelle Philippe Randa dans un excellent morceau de sa chronique en ligne, où il fustige le remplacement sur les affiches de la R.A.T.P. de la pipe de Tati par un de ces petits moulins à vent qui firent, à bout de bras et au galop, la joie de notre enfance.
Il faut peut-être voir dans cette substitution ingénieuse un symbole : Hulot en 2009 n'enfumerait plus la planète avec sa bouffarde et le tuyau d'échappement de sa voiturette déglinguée ; il se servirait d'une éolienne pour capter l'énergie renouvelable de ses moyens de locomotion. Il ne serait plus nostalgique du passé, résistant obstinément aux coulées de béton, aux bassins à jet d'eau électrique et aux troupeaux d'automobiles ; il rentrerait dans le rang, consommateur docile, bon Européen, copain avec Obama, pleurant sur la misère du monde et stockant du sucre en prévision de l'attaque iranienne. Quelqu'un de fréquentable, en somme, et non plus cette espèce d'hurluberlu incapable de marcher au pas.
Une chose cependant me chiffonne : Hulot sans sa pipe, c'est Charlot sans sa canne, Tintin sans sa houppe, la Joconde sans son sourire. La grande entreprise de crétinisation moralisante, certes, sauve d'une mort certaine les censeurs de l'affiche, puisque le ridicule, grâce à elle, ne tue plus. Mais ces braves gens, eux, ont quand même tenté d'assassiner Hulot, le vrai, par une de ces opérations magiques chères aux sorciers : non sur une poupée, non sur une photographie ; sur une affiche. Alors ? Que devient dans cette affaire le droit moral de l'artiste ? Que devient le droit du public de n'être pas "trompé sur la marchandise" ? Qu'attend-on pour les traîner en justice ?
À lire : « Modernes Inquisiteurs » www.philipperanda.com
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| samedi 21 mars 2009, a 15:22 |
| La loi de l'effet inverse |
C'est une loi bien connue des manipulateurs. Elle semble avoir échappé aux « psychologues », « sociologues » et autres spécialistes en « logue », nouveaux « maîtres fous » tout puissants des sociétés dites développées, sorciers qui n'ont guère plus de prise sur la réalité que leurs collègues à grigris. Elle n'est même pas arrivée, cette loi, jusqu'aux oreilles des personnes bien intentionnées qui se récrient devant les recommandations saugrenues d'officines telles que la Halde, temple apparemment consacré au culte du politically correct vu par le professeur Nimbus. (J'emploie à dessein l'expression anglaise, puisque ce concept nous est venu, comme toutes sortes d'autres bonnes choses, du puritanisme hypocrite d'outre-Atlantique et d'outre-Manche, à visée essentiellement mercantile : tout individu, toute population quels qu'ils soient étant client potentiel à ménager.)
La « loi de l'effet inverse » est pourtant simple à comprendre, même par des cerveaux dépourvus d'agilité : plus on accumule d'interdits, plus on sature les gens de « bons sentiments » ostentatoires, plus on empile les procès, les jugements, les jurisprudences pour faire régner l'Ordre moral désiré par l'alliance burlesque mais solide des marchands de soupe et des penseurs post-modernes, et plus la population (pas aussi bête que ne le croient les susdits) s'en exaspère, plus la fraction restée lucide de la classe intellectuelle (les enfants de ceux qui, dès les années cinquante, avaient dénoncé la vraie nature du stalinisme, puis du maoïsme) s'en offusque, et plus le résultat escompté s'éloigne, quand il ne sombre pas dans une catastrophe historique au cours de laquelle les instigateurs de l'ordre en cause retrouvent leur tête au bout d'une pique ou face à un peloton.
La France que j'ai connue jusqu'aux années soixante était sans nul doute l'un des pays les moins racistes au monde. On y sympathisait sans affectation ni discrimination positive avec les Noirs, on y racontait en public des histoires juives sans forcément l'être soi-même , on y plaisantait à la radio l'accent arabe (Roméo Carlès dans le fameux tandem de Sidi Cacahuète et Sidi Tapis, dans ma tendre enfance), mais il ne serait venu à l'idée de personne de profaner des tombes, d'agresser des passants, aucune interdiction de quartiers n'existait dans nos villes et la question de l'appartenance ethnique se posait si peu qu'on en parlait n'importe où, à n'importe qui, sans complexe ni conséquence. Aujourd'hui, mesurons le chemin parcouru depuis que les belles âmes l'ont pavé de leurs bonnes intentions et y ont fait passer le funeste convoi de leurs règles coercitives. Je ne reconnais plus ma France blagueuse et fraternelle dans cette nation au cul pincé, telle une assemblée de pasteurs anglicans ou d'enquêteurs de la Stasi.
Et j'entends, je lis tous les jours, comme vous, ces faits divers racistes en augmentation constante dont n'émerge qu'une partie, toujours la même, parfois truquée, le reste étant pieusement dissimulé ou, solution encore plus simple, ne parvenant pas aux salles de rédaction nationales.
C'est alors que je me pose la seule question qui vienne à l'esprit en face d'une telle situation ; question en forme d'alternative : ces savants Cosinus à suffixe en « logue », et les politiciens ou folliculaires qui s'appuient sur leurs « travaux », sont-ils assez niais pour s'obstiner dans une erreur de propagande aussi manifeste, ou bien s'agit-il d'une manipulation remarquablement habile qui vise à obtenir le contraire de qu'on prétend souhaiter ? Autrement dit, s'agit-il d'un racisme masqué (peut-être surtout anti-arabe) qui a conçu le meilleur moyen d'exacerber les passions en feignant de les vouloir éteindre ? Je livre cette interrogation machiavélienne aux quelques esprits encore capables, malgré leur séjour dans les écoles de la République, de raisonner sur des constructions mentales de plus de trois mots (sujet, verbe, complément direct) et je serais heureux de recevoir leur avis.
Lire aussi : « Quand Albion perd son latin » sur le site des Manant du Roi : http://www.lesmanantsduroi.com/articles2/article71620.php |
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| mercredi 11 février 2009, a 09:49 |
| DeMILLE, L'ENFANCE DE L'ART |
Tous les cinéphiles pour qui le septième art ne commence pas avec Spielberg et Scorsese vous le diront : le cinéma américain n'est plus ce qu'il était. Tout ce qu'il croit avoir gagné grâce à l'informatique et aux effets spéciaux, il semble bien qu'il l'ait perdu en inspiration, en grâce, bref : en génie. Et comme il arrive parfois, quand le génie fait place à un académisme des procédés, l'invention pour survivre se réfugie dans des complications labyrinthiques et absconses, surprenantes et belles à l'occasion, souvent lassantes, et vous avez des découpages sans queue ni tête, des gros plans d'une narine et d'un lobe d'oreille, ou David Lynch.
C'est alors qu'il faut revenir aux sources, à la simplicité, à l'enfance de l'art. Je viens de publier dans cet esprit, et parce que l'actualité s'y prête, un compendium de Cecil B., vie et œuvre, commandé et accueilli par le Spectacle du monde, décidément le plus intelligent et le plus beau magazine du paysage médiatique français. Mort il y a cinquante ans, DeMille y voisine curieusement avec De Chirico, pionnier lui aussi, dont l'ambition dernière et qui lui valut quelques sarcasmes assez sots fut, on le sait, de retrouver les secrets de la peinture des vieux maîtres. Un parcours en somme assez parallèle à celui du fondateur de Hollywood, inventeur du clair-obscur à l'écran et qui à la fin des années cinquante tournait des films où s'exprime son admiration avouée pour Griffith.
Ceux de mes lecteurs qui souhaiteraient prendre connaissance de la version initiale et complète de « Cecil B. DeMille, l'enfance de l'art » peuvent suivre ce lien :
http://papiersenligne.spaces.live.com/blog/
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| mardi 10 février 2009, a 08:50 |
| De Preminger à Corinne Garfin |
Christopher Gérard, qui va faire paraître Aux armes de Bruxelles, en mars, aux Éditions de l'Âge d'Homme, et qui sera présent au Salon du Livre pour l'occasion, a publié dans Le Magazine des livres dirigé par Joseph Vebret (Lafont Presse) un article, judicieux comme toujours, sur mes Maux de la langue : cette information que je vous livre ici avec quelque retard me permet de l'en remercier, ainsi que de l'entretien dont il a assorti son article et où j'évoque aussi bien mes lectures de chevet que certains peintres que j'ai fréquentés, et les cinéastes, bien sûr, d'Otto Preminger et Fritz Lang à Corinne Garfin, réalisatrice de l'Ordre vert, dont la dernière Infolettre de France Univers (février) signale les récentes activités :
www.france-univers.over-blog.org/
L'entretien peut être consulté sur deux sites :
http://www.magazinedeslivres.com/page10/page14/page14.html
http://archaion.hautetfort.com/ (à la date du 2 février 2009).
Le second site, celui de Christopher Gérard, présente en annexe à cette conversation une série de commentaires fort pertinents sur l'ensemble de mes travaux. |
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| lundi 09 février 2009, a 09:02 |
| L'Affaire Chauprade |
L'Affaire Chauprade
J'apprends par la Toile que M. Aymeric Chauprade, éminent géopolitologue qui fut récemment mon voisin de colonne dans un dossier sur la Francophonie publié par le Spectacle du monde, vient d'être renvoyé de son poste de professeur au Collège Interarmées de Défense pour avoir tenu dans un de ses ouvrages des propos non conformes à le version officielle des « attentats du 11 septembre ».
Admirable Toile, et qui viendra peut-être, hélas ! à bout des censures ! Je dis : hélas, car je tiens d'abord à rendre hommage à celles-ci. Elles sont à notre connaissance le meilleur auxiliaire de la vérité. Je pèse mes mots, comme toujours. Qu'est-ce qui a le mieux porté et soutenu la pensée bouleversante de Descartes, sinon l'obligation pour le premier philosophe moderne de s'exiler, de s'avancer masqué, d'attirer ainsi sur lui l'attention de l'Europe entière ? Qui a le mieux servi la mémoire de Fouquet : quelques ravissants poèmes de La Fontaine ou la forteresse de Pignerol ? Croiriez-vous par hasard que le destin posthume de Voltaire a été assuré par son théâtre ? Pourquoi André Chénier, que valaient bien (je les ai lus et savourés) une bonne dizaine de ses contemporains préromantiques, est-il le seul à être célébré depuis le XIXe siècle ? Qui a permis à Flaubert de connaître des tirages qui n'auraient jamais dépassé ceux de Stendhal (du vivant de ce dernier, bien sûr), s'il n'eût bénéficié de l'appui inestimable du procureur Pinard ? Je vais encore poser une question affreuse, et qui va me valoir de nouveaux ennemis : Brasillach serait-il plus lu en 2009 que l'auteur de la Meute, s'il n'avait été fusillé, alors qu'Alphonse de Châteaubriant a, de sa belle mort, fini son parcours en Autriche ? Et que l'on ne compte pas sur moi pour révéler qui fut dans l'Histoire l'allié le plus efficace d'Israël.
Donc, pour le triomphe inéluctable de la vérité, pour l'accélérer souvent, pour le renforcer toujours, vive la persécution ! Vive les censures !
J'ai orné « censures » d'un pluriel : dans notre cher pays, elles furent en effet multiples et dans les domaines les plus variés au long de son millénaire. Il n'est pas un Français qui ne rêve de bâillonner tous les autres Français qui ne pensent pas comme lui. J'en viens même à supputer que de nos caractéristiques natives, pour un observateur extérieur sans préjugé, c'est la plus permanente et visible. En d'autres nations comparables on trouve des factions antagonistes, des gens qui massacrent leurs voisins pour des principes ; et même des crimes d'État approuvés par la servilité de la presse. Mais où entend-on dans nos temps d'Occident, depuis que Lénine, Staline et Hitler ont cédé la place, une Parole Unique omniprésente qui s'arroge la fonction de décider de la vérité et de l'erreur, filtre à travers ses propres critères des carrières dévouées à la pensée, et qui peut exclure un beau matin de l'Académie des Sciences, de l'université où il enseigne, de l'Institut où son mérite l'a hissé, et par là même de tous les médias aux oreilles basses lui reniflant dans la main, un homme dont le seul tort est d'essayer de réfléchir par lui-même, à l'écart des rails obligatoires ? Où cela, Monsieur ? Pendant l'Inquisition espagnole ? Chez les mollah ? Chez les talibans ? Que non pas ! En France, Monsieur ! Et quand donc ? Sous Louis XIV ? Sous Robespierre ? Sous les Napoléons ? Sous Pierre Laval ? Non, Monsieur, non, sous Nicolas Ier. La plus belle réussite de Tartuffe, notre héros national par excellence ainsi que Molière l'avait bien vu, c'est d'être parvenu à faire croire au monde qu'en France circulent les idées.
Mais, dira-t-on, cette Parole Unique, ou cette « Pensée d'État », pour qui, pour quoi s'exerce-t-elle ? On distinguait bien la finalité de Lénine, celle – presque opposée par son nationalisme – du Petit Père des peuples, celle du chancelier du Reich, mais que dissimulent ces lois et ukases d'un gouvernement assez délirant ou désemparé pour sanctionner un politologue qui tente de comprendre un événement encore brûlant, alors qu'on ne sait toujours pas vraiment, après des siècles d'études, pourquoi Cléopâtre a déserté la bataille d'Actium ? Est-ce un signal de plus pour dire : « Halte-là ! Aucun historien n'a le droit de fourrer son nez dans les matières de l'Histoire » ? Est-ce une manœuvre des éternels obscurantistes de tous bords pour empêcher une ultime quête de lumière ?
Nous sommes devant quelque chose de bien plus misérable, qui n'a même pas l'excuse sinistre du fanatisme. Nous sommes devant un Pouvoir qui n'a plus de pouvoir que le nom. Nous sommes entre les mains de gens qui essaient de prolonger la fiction d'une autorité dont ils se sont laissé déposséder, en l'exerçant à l'encontre des derniers citoyens libres – et par conséquent vulnérables – pour complaire aux groupes de pression qui les tiennent en laisse : fonctionnaires bruxellois régnant comme Ubu sur leur sinécure, opposition à l'affût, ligues moralisatrices autoproclamées, syndicats maîtres des secteurs vitaux de l'énergie et des communications, financiers internationaux régentant et brutalisant l'économie, corps constitués au sommeil repu – mais l'œil entr'ouvert – sur leurs avantages acquis, minorités de toutes espèces et des pires, qui piochent dans leur sape, grouillent sous leur pierre, qui se regroupent, qui vocifèrent, et toujours pour leur intérêt particulier, pour leur vitrine médiatique, contre l'intérêt général. Voilà la réalité cachée derrière la sanction qui vient de frapper M.Aymeric Chauprade, dont je n'ai même pas lu les mots qui lui sont reprochés, dont j'ignore s'il raisonne juste ou s'il élucubre, mais dont j'imagine seulement que c'est un homme honnête, à la compétence reconnue, et qui a le droit imprescriptible, comme tout être doué de raison et de curiosité, de chercher à comprendre ce qui se passe autour de lui et de s'exprimer à ce sujet.
Qu'on veuille l'en empêcher, je l'ai dit, ne fera à terme – s'il a vu juste - que le servir et précipitera, comme ce fut le cas dans les siècles passés, ses étouffeurs dans les poubelles de la postérité. Comment se retenir en effet de juger suspecte une vérité historique ou scientifique qui a besoin de recourir à la coercition légale pour être admise ? (Après trois siècles d'épistémologie, j'en sais quelques-uns qui doivent se frotter les mains de ce retour en force de l'acte de foi !) S'il est démontré cependant, preuve à l'appui, que M. Chauprade a tort, cette vérité n'aura que plus d'aisance à s'établir. N'empêche : il est un peu triste de constater que le chemin de la curiosité intellectuelle, en France, reste toujours le plus exposé à la vindicte.
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| vendredi 09 janvier 2009, a 23:33 |
| À LA SANTÉ DE NOTRE LANGUE FRATERNELLE |
 L'occasion était trop belle : le succès d'un livre, la publication toute récente d'un autre, un superbe dossier dans Le Spectacle du monde, ces trois événements autour du même thème : la langue française et la Francophonie. Comment résister en ce début d'année à l'envie de déboucher quelques bouteilles de champagne et de lever nos coupes à la santé de notre langue, maternelle certes, mais non moins fraternelle ? En outre, ce serait une manière de faire un pied de nez à la « crise » de ce monde économique et financier devenu en grande partie virtuel, fait d'illusion et de prestidigitation, où la moitié de l'argent qui circule n'existe nulle part sinon dans la tête de ceux qui y croient. J'ai donc décidé, avec le concours de D.L.F. et de Valmonde, de fêter la courbe de vente de mes Maux de la langue, la sortie, également aux Éditions France Univers, d'Éclat et Fragilité de la langue française par Jean Dutourd et ses amis (80 contributeurs) et le numéro de décembre du mensuel de luxe du Groupe Valmonde.
Ceux de mes lecteurs qui le souhaiteraient peuvent nous retrouver le 14 janvier à partir de 18 h à la Galerie Talmart : 22, rue du Cloître Saint-Merri 75004. Auparavant, ils devront annoncer, au plus tard la veille, leur présence soit par courriel à : france.univers@wanadoo.fr , soit par télécopie au 01 47 30 85 63.
Le dossier « Francophonie » du Spectacle du monde comporte un article de votre serviteur : « Langue française, le plus captivant des romans », raccourci comme d'habitude pour des impératifs de mise en pages. J'ai tenté néanmoins d'y brosser avec de belles illustrations la fresque de notre épopée langagière depuis les Gaulois jusqu'aujourd'hui. On peut lire le texte dans sa version intégrale en cliquant sur le lien suivant :
http://papiersenligne.spaces.live.com/blog/
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| mercredi 07 janvier 2009, a 23:38 |
| Présence du cinéma |
J'ai eu à maintes reprises l'occasion et le plaisir de constater que ce Carnet de route est feuilleté par de nombreux drogués de cinéma et ce, bien qu'il n'y soit question que très épisodiquement de leur stupéfiant préféré. Lors de la signature de mon livre Sur un art ignoré à la librairie L'Amour du Noir, le 11 décembre, l'un d'eux me confia même qu'il se faisait l'interprète d'une désolation collective devant mon mutisme, depuis quelques semaines ! Il est vrai qu'une somme excessive de tâches pressantes et variées, en fin d'année, a eu raison de mon assiduité de diariste (enfin un mot utile venu récemment de l'anglais – et que je préfère au « journalier » de Léautaud : contrairement à « journaliste », la connotation chronologique de ce substantif réservé en principe aux travaux agricoles l'emporte par trop sur la référence au support).
Donc, je reprends ici mes petites incursions dans l'actualité culturelle, pour fournir à mes lecteurs cinéphiles une indication qui leur avait peut-être échappé au milieu du grand tourbillon informatique : il existe encore un stock de certains numéros de la revue Présence du cinéma, vendus par correspondance dans le catalogue des Éditions France Univers. La collection n'est pas complète, mais on peut encore se procurer le N° 9 (Cottafavi),
le 10 (Avenir du cinéma français), le 14 (Scénaristes français et américains), le 17 (Riccardo Freda – les Acteurs), le 19 (Samuel Fuller), le 22-23 (Allan Dwan-Jacques Tourneur). Il suffit de se rendre sur le site de France Univers : www.france-univers.com et de se dépêcher de passer commande, car le stock est en voie d'épuisement…
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| dimanche 12 octobre 2008, a 22:24 |
| Films noirs |
Par la plume d'Agnès C. Poirier, l'hebdomadaire italien L'Espresso me pose d'insidieuses questions sur l'évolution du film noir : « Mon article, m'écrit-elle, traite de l'évolution très récente du film noir ou film de gangsters et de la fascination du mal au cinéma. N'assiste-t-on pas aujourd'hui à la glamourisation (désolée du terme, il n'est pas beau) de l'anti-héros qu'est le gangster? Autrefois pauvre type, le tueur est aujourd'hui présenté comme un homme d'affaires dont le "business" (tuer) est un "job" comme un autre. J'emploie à dessein des mots anglais. Le film noir ayant toujours eu pour rôle de prendre le pouls de la société qu'il dépeint, l'immoralité de nos gangsters au cinéma et le peu de cas que les scénaristes en font trahissent-t-ils notre propre immoralité ? »
J'ai répondu :
«Sans en avoir l'air, votre réflexion soulève plusieurs grandes questions difficiles à traiter en peu de mots. Au premier abord, il semble en effet que l'on assiste depuis quelques dizaines d'années, non pas tellement à une promotion sociale du tueur, mais à une banalisation de sa violence et à une extension de son champ d'activité. Ce n'est pas tout à fait la même chose. Le gangster, au sens originel et américain du mot, est sorti des quartiers où il réglait autrefois ses comptes. Il exerce aujourd'hui ses talents dans des secteurs souvent plus policés et civilisés que l'alcool, la drogue, la prostitution et les machines à sous. Cela dénote-t-il une évolution du gangstérisme dans la société, ou un élargissement de vue de la part de scénaristes qui n'entendent pas être condamnés à recopier à satiété les mêmes situations avec les mêmes personnages ? Il me semble qu'il y a toujours eu des tueurs partout (particulièrement en politique), partout où le pouvoir et le profit dominent et sont âprement disputés. Rappelez-vous le meurtre de l'éditeur Robert Denoël, l' « accident » plus que suspect du patron du Parisien Émilien Amaury, et j'en passe de plus récents pour ne pas me retrouver au tribunal… Il est possible que l'assassinat spectaculaire de Kennedy ait contribué à faire passer le cinéma de l'âge de Scarface à celui du tueur socialement intégré, banalisé, sorte de Monsieur tout-le-monde dont la seule caractéristique est d'oser supprimer ses semblables, généralement pour de l'argent : acte que Monsieur tout-le-monde commettrait souvent bien volontiers si la peur du gendarme et peut-être quelque vague reliquat de préceptes moraux ne le retenaient pas.
Cette banalisation-extension est-elle le signe de la montée en puissance d'une immoralité générale ? Je pense avoir répondu : non, car elle reflète un état permanent des sociétés de toutes les époques. C'est de la nature humaine qu'il est question dans les ouvrages dramatiques et narratifs, la société qu'ils décrivent n'étant que la superstructure évolutive de cette nature inchangée (tant qu'il ne se produira pas de mutation génétique) depuis nos cavernes jusqu'à nos vaisseaux de l'espace.
Le second aspect du problème que vous abordez est celui du regard posé par les cinéastes sur le comportement immoral de leurs personnages : « le peu de cas que les scénaristes en font ». Je répondrai : ce n'est pas aux scénaristes, ni aux metteurs en scène, de prendre parti et de juger. C'est au spectateur ! Et le fait même que vous pointiez ce « peu de cas » prouve que vous avez parfaitement perçu la nature immorale des personnages, cette perception garantissant une exactitude suffisante de leur peinture, qui doit rester une peinture « neutre » sous peine de verser dans le film à thèse, chose tout à fait horrible comme vous savez !
J'ai envie de chicaner un peu, aussi, cette opposition du « héros » et de l'« anti-héros ». J'ai le souvenir de films noirs d'autrefois dont le personnage central, malfrat de la pire espèce, était en même temps un véritable héros de tragédie : l'Enfer est à lui de Raoul Walsh pour ne prendre qu'un exemple parmi cinquante, vaut bien Macbeth ou Richard III à cet égard. Les notions de héros et de grandeur valent autant dans les excès du mal que dans le sublime et il s'agit toujours de la catharsis d'Aristote ou de la « purgation des passions » de Corneille.
Cela nous amène à un dernier aspect de la question, mais que je vais seulement effleurer, car il nous mènerait trop loin : la banalisation et l'extension de la violence, ou du « Mal » en général, risquent-elles d'être incitatives ? En d'autres termes, le film noir d'aujourd'hui, qui souvent, certes, ressemble plus à une mauvaise bande dessinée qu'à une tragédie de Racine, et où des tueurs dépourvus de toute consistance humaine mitraillent des cibles comme on abat des quilles avec une boule, ce film-là est-il nocif et responsable de la surabondance de faits divers qui alimentent les journaux ? J'ai déjà répondu en d'autres lieux, et un peu à la normande, à cette interrogation qui resurgit périodiquement : oui, dans certains cas fragiles, la violence est probablement incitative ; non pour la majorité qui au contraire n'en est que plus détournée. Rien, même dans le domaine du film noir, n'est jamais tout noir. »
Ci-dessus : une affiche de L'Enfer est à lui.
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| mercredi 01 octobre 2008, a 22:55 |
| Bazin et Godard |
Dans son numéro du 23 septembre, la revue Les Inrockuptibles pointe à son tour son collimateur sur le fameux amphigouri placé par Jean-Luc Godard en épigraphe de son film le Mépris, et que l'affiche toute récente de la Belle Personne attribue cette fois à Télérama. On peut s'interroger : qui, à présent, va signer, contresigner, chouraver, tripatouiller cette phrase dont Godard a lu l'état initial dans le numéro 98 (août 1959) des Cahiers du Cinéma et que, quatre ans plus tard, il tente de citer, probablement de mémoire, et dans une certaine confusion mentale assortie de j'menfoutisme, en en faisant endosser la paternité à André Bazin, mort en 1958.
Or il se trouve que la phrase en question, dans sa forme originelle et cohérente, est de votre serviteur, ce que savent tous les authentiques cinéphiles (c'est-à-dire, hélas ! peu de monde aujourd'hui), j'entends ceux qui ont lu à la fois Sur un art ignoré et le livre-testament de Bazin, Qu'est-ce que ke cinéma ? Ce n'est pas le cas, semble-t-il, de M. Pascal Ory, qui signe, on se demande à quel titre, la notice consacrée à André Bazin dans le mémento des Célébrations nationales de 2008 et qui reproduit consciencieusement, bien sûr, l'exergue saugrenu du Mépris. Avec des historiens de cette trempe, nous pouvons dormir tranquilles : la transmission de la mémoire historique est assurée.
J'ai assez bien connu Bazin, malheureusement trop peu de temps avant sa mort prématurée (quarante ans !). C'est pourquoi j'avais pu, du haut de mes vingt-trois printemps un peu culottés (je m'en rends compte aujourd'hui) inviter ce « passant considérable » à collaborer à un dossier de la revue des Lettres modernes consacré aux rapports du cinéma et du roman. (Lettres modernes, Été 1958). Cela se passa quelques mois avant mon intrusion dans les Cahiers et suffit à expliquer ma fidélité au souvenir du fondateur avec Éric Rohmer de la critique de cinéma moderne. Je ne partageais guère ses choix (cinéastes et films servant d'illustration à sa pensée), et encore moins ses présupposés métaphysiques, mais je ne pouvais qu'adhérer aux principes qu'il avait su dégager de son expérience de spectateur.
De là mon attitude partagée face à l'article des Inrockuptibles :d'une part, la satisfaction que l'on rétablisse la vérité des faits ; d'autre part l'étonnement que l'on m'oppose à Bazin sur le plan fondamental de l'appréhension du réel, que j'estime pour ma part analysée du même point de vue dans les deux cas. C'est peut-être d'ailleurs cette similitude qui a abusé Godard.
Réagissant à l'article, j'ai adressé un courriel aux Inrockuptibles, en la personne de Serge Kaganski, qui m'a fort obligeamment répondu que ma lettre serait publiée dans un prochain « courrier des lecteurs ». Comme je suppose que les nombreux amateurs de cinéma qui me font le plaisir et l'amitié de suivre ce Carnet de route ne sont pas tous des lecteurs des Inrockuptibles, je ne crois pas inutile de publier et le passage le plus significatif de l'article – intitulé joliment « La Méprise » - et ma réponse in extenso.
Les Inrockuptibles :
[…] L'ironie de la méprise tient au fait que les historiens de la critique comme les exégètes godardiens s'accordent à dire qu'André Bazin n'a jamais écrit une telle phrase. Son auteur est le critique des Cahiers Michel Mourlet, chef de file d'une tendance de la cinéphilie late fifties appelée les « mac-mahoniens ». Ces jeunes garçons réputés de droite valorisaient le cinéma américain classique, l'héroïsme, l'action, les corps idéalisés et honnissaient par-dessus tout la modernité des années 60. Au fond cette phrase est absolument antinomique de la pensée de Bazin, apôtre de la vérité de l'enregistrement pour qui la vocation du cinéma n'était nullement de substituer au monde tel qu'il est un avatar s'accordant à nos désirs. C'est donc une étrange facétie de Godard d'avoir inventé la citation la plus reprise de Bazin à partir d'une phrase qui n'était pas de lui et trahissait même complètement sa pensée. « Le cinéma substitue à notre regard… » peut en tout cas légitimement prétendre au titre d'aphorisme le plus faussement attribué de l'histoire de la critique […]
Mon commentaire (adressé à la revue) :
C'est avec beaucoup d'intérêt que j'ai pris connaissance de l'article intitulé « La méprise », publié dans votre numéro du 23 septembre. Cet article qui entend rétablir une vérité malmenée correspond à l'idée que je me suis toujours faite du métier de journaliste, en particulier à l'époque où je l'exerçais moi-même. Il appelle cependant de ma part quelques observations que je vous serais très reconnaissant de transmettre à vos lecteurs.
Je laisse bien entendu à l'auteur la responsabilité de ses considérations sur la « valorisation du cinéma américain classique ». L'apport « mac-mahonien » a consisté surtout à découvrir ou réévaluer des cinéastes méconnus, inconnus et souvent français ou italiens (Cottafavi par exemple), voire chinois ou japonais, et à en mettre d'autres, surévalués, à une plus juste place, du moins selon nous. Quant à dire que nous honnissions la « modernité des années 60 »… Sans chercher à sonder le sens de ce syntagme assez vague, je puis témoigner en tout cas que nous en adorions les signes extérieurs : les jeunes filles, leur désinvolture et leur mode vestimentaire, une partie notable de son cinéma et de son théâtre, ses bagnoles, pour certains d'entre nous sa musique et ses chansons ; et même, rétrospectivement, sa liberté de pensée beaucoup moins étriquée qu'aujourd'hui. Il est exact, toutefois, que nous ne raffolions pas de la Nouvelle Vague, non plus que de Robbe-Grillet, et encore moins de l'académisme officiel et mercantile des arts plastiques, mais pour des raisons principalement techniques où n'entraient ni politique ni idéologie. Ces dernières n'entraient en rien dans nos jugements esthétiques, Bertrand Tavernier et Michel Ciment, pour ne citer qu'eux, s'en sont maintes fois portés garants.
Mais il est un point sur lequel je voudrais insister et qui m'a incité à vous écrire. Il s'agit de l'assertion : « Au fond, cette phrase est absolument antinomique de la pensée de Bazin » etc. Citons une fois de plus l'aphorisme en question : « Le cinéma substitue à notre regard un monde qui s'accorde à nos désirs. » En premier lieu, cette phrase, que Godard m'a empruntée en l'attribuant à Bazin, est citée de travers et, en l'espèce, semble signifier quelque chose quand on la lit très vite, alors qu'en réalité elle ne veut rigoureusement rien dire. Qu'est-ce qu'un monde, c'est-à-dire la chose regardée, qui se substituerait à un regard, c'est-à-dire à la conscience qui regarde ? Ce qui regarde et ce qui est regardé, ressortissant à des fonctions et natures essentiellement distinctes, ne sauraient être interchangeables et par conséquent se substituer l'un à l'autre. La phrase d'origine, la mienne, et qui tient debout, est la suivante : «le cinéma est un regard qui se substitue au nôtre pour nous donner un monde accordé à nos désirs... »
En second lieu, quiconque a lu un tant soit peu mes textes est en mesure de savoir que le point de départ et le fondement même de toute mon analyse du phénomène cinématographique est la constatation que, pour la première fois dans l'histoire des arts depuis les grottes de Lascaux, le cinéma (prenant appui sur la photographie) nous donne le moyen d'appréhender le monde directement et de l'exprimer sans détour, sans recourir à la convention ni à la métaphore, ni a aucun truquage, ni déformation subjective ou matérielle de la réalité. Ce qui entraîne la conséquence capitale que voici : le cinéaste, s'il entend se conformer à la vocation originelle de la caméra, à la « raison d'être » de son moyen d'expression, n'a pas à créer de formes comme dans les arts traditionnels, mais à choisir dans la réalité offerte les matériaux dont il a besoin. Dans le grand débat Lumière-Méliès, je n'ai jamais pris le parti de Méliès, ni d'aucun cinéaste qui, se plaçant à la remorque des arts traditionnels, font « de la musique avec des images », « de la peinture », de l'onirisme, des « recherches^plastiques », ou encore des expériences de montage qui contredisent le mouvement naturel de l'œil. Autrement dit je n'ai jamais rien écrit, ni enseigné dans les cours qu'il m'est arrivé de dispenser à l'université, rien qui s'oppose à la pensée de Bazin sur le plan de la capture du réel. J'ai d'ailleurs eu l'occasion, peu avant sa mort, de m'entretenir à plusieurs reprises de ces questions avec lui et je puis vous assurer que nous n'en sommes jamais venus aux mains !
Les malentendus qui surgissent à propos de cette phrase – j'ai lu récemment dans une thèse sur Nietzsche et le cinéma des propositions ahurissantes à ce sujet – prouvent une fois de plus que si l'on isole une citation de son contexte, on court un très grand risque de la mésinterpréter. C'est pourquoi, à ceux qui souhaiteraient se faire une opinion valable sur ce qu'on appelle ma « théorie » du cinéma – mais qui pour moi n'est que l'analyse d'une expérience passionnément vécue – je suggère de se pencher sur la nouvelle réédition (dans la collection Poche-Cinéma de Ramsay) de Sur un art ignoré, la Mise en Scène comme langage, qui sort ces jours-ci.
Pour en finir avec cette trop longue mise au point, un mot sur la compassion exprimée dans l'article, concernant les larcins dont je suis victime. Je crois, bien au contraire, n'avoir qu'à me réjouir de la bévue godardienne et de ses suites. Sans cette « méprise », ma petite phrase n'aurait sans doue jamais connu pareille fortune !
Ci-dessus : André Bazin.
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| lundi 15 septembre 2008, a 17:34 |
| Jean-Pierre Martinet (1944-1993) |
Il aimait Baudelaire, Holderlin, Yves Martin, Rilke, Gustave Roud, Rimbaud, Trakl. Il aimait les nuits sombres des romans russes du XIXe siècle. Sauf erreur, il publia ses premiers textes dans Matulu, où l'avait rejoint Yves Martin.
Le 23 octobre, entre 18 h et 21 h, la librairie L'Amour du Noir : 11, rue du Cardinal Lemoine, 75005 Paris, Tél.: 01.43.29.25.66, rendra hommage à cet écrivain d'exception. La Table Ronde, Le Dilettante, les Editions Finitude mettront à la disposition des curieux L'ombre des forêts, Ceux qui n'en mènent pas large,et Jérôme.
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| lundi 15 septembre 2008, a 10:18 |
| L'Impromptu de Combourg |
 Je reviens de Combourg via Saint-Malo, autrement dit d'un pèlerinage sur les lieux où s'est formé le génie de Chateaubriand. Un autre motif m'y appelait : la reprise à Combourg de mon Impromptu de Lucerne créé l'an dernier au Festival Dumas. Cette rencontre, en 1832, entre le géniteur le plus complet, le plus universel (il y en a eu d'autres, mais moins puissants) du romantisme français et le plus turbulent de ses enfants, intrigue beaucoup les gens qui n'ont pas lu les Mémoires de Dumas père. D'où le succès de ce petit spectacle où j'ai mêlé au discours la musique admirable de Berlioz. La municipalité avait bien fait les choses, pour accueillir les artistes. Cette fois, ils ont pu se donner à fond sans être dérangés par un tintamarre de cloches comme dans la grande halle de Villers-Cotterêts… Les deux nouveaux interprètes, François Mougenot (Chateaubriand) et Émilie Moutin au piano, ont été magnifiques et dignes en tous points de leurs interlocuteurs, Jacques Mougenot et Sylvie Oussenko. De l'avis général, la carrière de cet Impromptu ne fait que commencer, ce dont nous nous réjouissons tous.
Ci-dessus : Emilie Moutin |
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| mercredi 10 septembre 2008, a 16:37 |
| Crépuscule de la modernité |
C'est seulement maintenant que je prends connaissance d'un mémoire de « DESS » (diplôme d'études supérieures spécialisées) rédigé par une étudiante à l'Université de Bordeaux, Annie Clément, en 1993. Ce mémoire s'intitule le Langage de la modernité et il s'appuie ou prend comme point de départ de la réflexion, notamment, mon livre Crépuscule de la modernité publié quelques années auparavant. Si je le mentionne ici, c'est en raison d'une assertion qu'il contient et qui ne me paraît pas très claire. Certainement, si cette étudiante, comme d'autres auteurs de travaux universitaires l'ont souvent fait, m'avait soumis au préalable ses observations et ses intentions, j'aurais peut-être pu l'aider à formuler plus explicitement sa pensée.
Il s'agit de ce passage me concernant : « Le regard qu'il porte sur la société, empreint de tradition, ne caractérise pas spécifiquement celui d'un traditionaliste pur. Il souhaite la transparence entre l'homme et le monde, comme la conjonction entre la raison et le sujet. Il annonce lui-même en préambule: "L'inaptitude à refléter l'ordre établi me paraît la caractéristique d'une pensée active", qui génère aussi chez lui des propos en rupture. »
Je passe sur « générer », repris de to generate pour remplacer partout « engendrer » ou « produire », aussi douloureux et malfaisant qu' « initier » pour « lancer », « décider » ou « promouvoir ». Les étudiants ne sont pas responsables du charabia que leur enseignent des maîtres aussi ignorants que leurs élèves. Ce qui m'arrête est la phrase : « Il souhaite la transparence entre l'homme et le monde, comme la conjonction entre la raison et le sujet (c'est elle qui souligne). »
D'abord : « Il souhaite la transparence entre l'homme et le monde ». Hors de tout contexte, cette phrase ne signifie pour moi pas grand-chose, sinon au négatif : « Il refuse l'opacité entre l'homme et le monde », ce qui pourrait vouloir dire que je rejette la ou les conceptions d'un univers inexplicable, surgissant brutalement à la conscience de l'homme, « être-là » sans transcendance ni finalité. Ce n'est évidemment pas mon cas, ayant toujours récusé tout système explicatif et toute religion, par moi assimilés en raison de leur diversité aux ouvrages de l'art.
Seconde proposition : « comme la conjonction entre la raison et le sujet ». En premier lieu, doit-on entendre « comme » au sens de « de même que » ou au sens de « en tant que » ? Dans la première hypothèse, nous avons affaire à deux concepts mis sur un pied d'égalité ; dans la seconde, à une précision complémentaire supposée plus éclairante. Que ce soit l'une ou l'autre, l'emploi de l'italique semblerait indiquer qu'il s'agit d'une citation de mon cru. Or, je ne rappelle pas avoir jamais formulé une telle idée, dont le sens d'ailleurs m'échappe, les deux mots « raison » et « sujet » relevant tous deux des attributs propres à une même conscience humaine, ce qui relèguerait leur « conjonction » au rang d'un pléonasme. Si je me réfère à mes propos maintes fois répétés, il serait plutôt question d'une conformité de la logique, non au sujet, mais à l'objet (le monde), puisque je conçois cette logique (de préférence à « raison », trop composite et anthropomorphique) comme immanente à l'ordre de l'univers (ordre mathématique en particulier) et non pas comme projetée par l'esprit humain sur un chaos ou une entité inconnaissable qu'il ordonnerait à sa manière. J'ai même, dans un article sur Marx repris dans Crépuscule de la modernité, inventé de toutes pièces une citation de Hegel : « la logique est la respiration du monde ». Personne ne lisant Hegel, personne ne m'a démenti…Je dirais plutôt aujourd'hui : « le ciment de l'univers » ; et ce ciment, comme cela est naturel, se concentre en faculté réflexive dans l'esprit humain, produit de l'univers.
Voilà donc les bribes métaphysiques que j'aurais pu émietter sur le chemin d'Annie Clément, si tant est que ces considérations aient le moindre rapport avec ce qu'elle voulait exprimer. Il est à craindre en effet que les notions de « sujet », d' « objet », de « transparence », de « raison » ne varient de contenu selon les philosophes, les professeurs et les époques... |
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| mercredi 13 août 2008, a 08:05 |
| Nouveau commentaire sur l' "Entretien" |
 Mes réponses aux questions du mensuel « Le Choc du mois » sur le cinéma français continuent de susciter nombre de réactions dont les plus intéressantes mériteraient d'être publiées. Témoin celle-ci, d'Antoine Katerji, qui se présente ainsi : « Je prépare une thèse de doctorat à l'université Paris 7-Denis Diderot, en sémiologie du texte et de l'image, intitulée « Louis Skorecki ou le macmahonisme perverti » ( titre trompeur puisqu'il est davantage question de l'école du Mac-Mahon que de Skorecki, qui n'est d'ailleurs étudié qu'en tant que disciple de ce mouvement). Cette thèse entend débusquer, délimiter, déterminer ce qu'est la substantifique moelle de la théorie macmahonienne, pour montrer en quoi, d'un strict point de vue ontologique (celui de l'essence du cinéma), certaines théories qui se réclament d'elle, qui croient en être l'aboutissement, n'en sont que le dévoiement (c'est là qu'intervient Skorecki, qui n'a rien de comparable avec un Lourcelles que je range dans la catégorie des macmahoniens "progressistes"). »
Voici le commentaire de M. Katerji :
« J'ai lu avec grand intérêt, et non sans un certain plaisir, l'entretien que vous avez accordé au mensuel « le Choc du mois ». On aurait pu déplorer que celui qui vous a cuisiné (pardonnez moi l'expression) ait systématiquement cherché à recadrer le débat autour du politique, de l'idéologique et ce gros mot pour les partisans de l'international qu'est le nationalisme (en même temps, le dossier portait en premier lieu sur le cinéma français, c'est donc lui faire un mauvais procès). Or ce serait ignorer que les mac-mahoniens, s'ils n'ont cure de la politique politicienne (d'où le fait qu'on retrouve dans la liste de leurs admirations aussi bien Losey et DeMille, aussi bien une victime direct du maccarthysme que son plus illustre zélateur), ne font pas pour autant l'impasse sur les questions de territorialisation, de frontière géographique. Ainsi, lorsque vous citez Barrès, l'auteur des Déracinés, vous restez dans la droite ligne de l'école mac-mahonienne, dont vous fûtes le théoricien, fondée autour de la croyance que le cinéma est un art de la présence, qui nous offre un contact direct avec la matière, avec le monde des êtres et leur être au monde. Or la mondanité des situations dépeintes à l'écran – ce que je nomme le cosmique de la situation – dépend en premier lieu de la nationalité de l'auteur, de la manière qu'il a en tant qu'homme du pays d'appréhender un espace, de se le colleter, de le façonner, de le ciseler, de le sanctifier, de le dépeindre (« le génie national est le génie du lieu - les sources, les forêts et les dieux qui les hantent ») et cette manière est elle-même ancrée, pour ne pas dire enracinée, dans une historicité («… combiné avec la mémoire historique la plus longue »). Temps et espace, généalogie et géologie ne faisant plus qu'un, le tout ramassé dans la célèbre formule barrésienne « la terre des morts ».
Et cette idée, elle parcourt en filigrane chacune de vos critiques – sans jamais que Barrès soit appelé, ne serait-ce qu'une seule fois, à la rescousse. Je pense à votre étude des films d' Ozu centrée autour de l'idée de l'acceptation de la vie telle qu'elle est, de la zénitude face à la concrétude des choses, fruit d'une longue tradition nippone, et qui se traduit visuellement à l'écran par des plans fixes, aux durées conséquentes, solidement ancrés dans une réalité terrienne, terre à terre - que ce soit au niveau de l'échelle des plans : les fameux plans tatamis, qu'au niveau du montage : les séquences étant entrecoupées par des plans de coupe, généralement de nature morte – sans parler de l'organisation de la matière avec sa géométrie rassurante, le tout donnant une image de quiétude, de relative tranquillité, d' harmonie avec le monde – le « confort cosmique » dont vous parlez dans votre article.
Chez Lang, au contraire, l'espace est apollinien au possible, cadré, ordonné, orthonormé, géométrisé, quadrillé, circonscrit…bref rationalisé jusqu'à le rendre opératoire et exploitable (et ce grand démiurge de Lang ne s'en privera d'ailleurs pas). C'est la rigueur, le rigorisme allemand dans toute sa splendeur. » (A. Katerji)
Ci-dessus : Couverture de la réédition augmentée de Sur un art ignoré à paraître en septembre.
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| mardi 12 août 2008, a 23:56 |
| Réponse à des lecteurs étonnés |
L'entretien dont j'ai fait état dans mon "article" précédent ayant provoqué de nombreuses réactions (dont un commentaire auquel je réponds ici), je crois utile d'apporter quelques éclaircissements qui peuvent s'adresser à l'ensemble de mes lecteurs :
"Je comprends votre étonnement, et j'aurais beaucoup d'explications, au demeurant fort diverses, à fournir pour éclairer mes propos. Sans entrer dans le détail : 1) faute de temps et peut-être d'appétit, je ne me rends plus que très rarement dans une salle de cinéma et ne vois les films que sur le petit écran, d'où une visibilité considérablement amoindrie de la mise en scène dans son ensemble au profit de toute la partie scénaristique et du seul jeu des acteurs. 2) Je ne professe plus comme à vingt ans qu'il n'existe en art que le sublime ou le nul, position d'ailleurs, à l'époque, déjà volontairement excessive et surtout tactique. 3) Le concept de "fascination" ne s'est jamais appliqué sauf exceptions rarissimes à la comédie, à la satire, au burlesque, genres que j'ai toujours tenus en haute estime mais qui n'entraient pas dans le champ de nos "découvertes". Par ailleurs, je ne connais pas les films dont vous souhaiteriez que je vous dise ce qu'ils m'inspirent. En revanche, un film récent (2004) que j'aurais dû citer et que je trouve admirable, c'est "le Pont des Arts" d'Eugène Green.
En ce qui concerne le "génie national", je me suis borné à répondre à la question précise qui m'était posée. Loin de moi l'idée de nier l'importance de l'enracinement régional, ou de l'inspiration campagnarde, ou marine, ou urbaine, etc. Mon invocation au "génie du lieu" en témoigne. Je voulais surtout récuser les amalgames fondés sur de grandes entités abstraites, l'Europe notamment. De même on ne peut parler de musique d'Extrême-Orient dès lors que l'on connaît l'abîme qui sépare la musique japonaise de la chinoise..." . |
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| vendredi 01 août 2008, a 22:37 |
| Le cinéma français à bout de souffle ? |

Le mensuel « Le Choc du mois » fut l'un des créneaux où se battit Jean Bourdier – à ne pas confondre avec le Bourdieu des bourdieuseries chuchotées dans les sacristies universitaires et dont on devra bien un jour examiner la violence symbolique qu'elles ontexercé sur notre appareil d'enseignement, pour en faire, hélas, ce qu'il est devenu –, Jean Bourdier dont on a en mémoire les prestations incisives à la télévision, dans la merveilleuse émission de Michel Polac « Droit de réponse », aux temps heureux et déjà presque immémoriaux où un minimum de liberté de pensée (liberté de pensée, le syntagme qui donne un haut-le-cœur à la Nomenklatura) était encore admis en douce France. Il faut tout de même que les jeunes gens d'aujourd'hui, qui trouvent sans doute normale la mésaventure de Siné à Charlie Hebdo, sachent qu'il y a un peu plus de trente ans, on pouvait faire un journal (Matulu) qui publiait côte à côte des propos d'Arno Breker, le sculpteur de Hitler, et des réflexions de Mao Tsé-Toung ; ou une émission dont l'animateur – de gauche – invitait régulièrement un critique réputé de la droite extrême. Mais non, je vous assure, ce n'est pas une galéjade, je l'ai vu de mes propres yeux ! Rêvons un instant que ce temps revienne : Olivier Besancenot accorde un entretien au « Choc du mois » pour dire ce qu'il pense du capitalisme sauvage, de l'horreur économique et du fric international ! Imaginons devant ce scandale l'armée des godillots intellectuels entrant en convulsions ! Ne nous croirions-nous pas en 1914, quand Barrès s'inclinait sur la tombe de Jaurès ?
Nous n'en sommes pas là. Ce magazine qui ne bêle pas avec les moutons de Panurge publie ce mois-ci un dossier sur le cinéma, au titre-catastrophe : « Le cinéma français à bout de souffle », auquel je crois qu'il eût été judicieux d'ajouter un point d'interrogation. Convié à y exprimer mon opinion sur le sujet, je défends en effet un point de vue très différent : il n'y a pas plus - ou pas moins - de crise dans le cinéma français en 2008 qu'à n'importe quelle autre époque, après 1918 par exemple avec l'effondrement de notre système de production face à la montée en puissance de Hollywood, ou en 1946… Et que dire des pays autrefois gros producteurs et qui, n'ayant pas su résister au rouleau compresseur américain, ne réalisent plus que quelques films chaque année, la plupart coproduits avec d'autres nations ? Où donc est passé ce fabuleux cinéma italien des années néoréalistes et de Cinecitta ? Voilà des points que j'aurais aimé aborder aussi, si j'avais disposé de plus d'espace et de temps. Mes trois pages d'un entretien réalisé à toute allure, et caviardé par manque de place, ne m'ont même pas permis de saluer au passage Alexandre Astruc, parmi les cinéastes français qui m'ont « ouvert les yeux » ! Aussi, chers visiteurs, si vous le souhaitez, vous pourrez lire l'intégralité de l'entretien en cliquant sur le lien :
http://papiersenligne.spaces.live.com/?_c11_BlogPart_BlogPart=blogview&_c=BlogPart&partqs=amonth%3d7%26ayear%3d2008 |
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| lundi 16 juin 2008, a 14:30 |
| "Charlton Heston est un axiome" |
Un de mes correspondants aux Etats-Unis me signale d'innombrables citations dans la presse américaine du paragraphe que j'ai consacré à Charlton Heston dans les Cahiers du Cinéma d'abord, puis dans mon livre Sur un art ignoré (qui sera réédité en septembre prochain dans la collection de poche des Éditions Ramsay). L'idée que le « mac-mahonisme » diffusé par mes écrits est en train de s'installer définitivement dans les esprits, en particulier outre-Atlantique, doit sans doute faire souffrir quelques-uns des vieux cancrelats (vieux par l'âge ou la mentalité) qui grouillent encore sous certaines pierres tombales. Aussi, en fidèle disciple du divin Marquis (laquelle d'entre vous, mes très chères, pourrait en douter ?) je me fais un devoir de reproduire cet extrait d'un article du Time qui fait partie de la moisson médiatique recueillie par mon obligeant ami :
Appreciation: Charlton Heston
Sunday, Apr. 06, 2008 By RICHARD CORLISS
« Charlton Heston is an axiom », the French film critic Michel Mourlet famously wrote in a 1960 Cahiers du Cinema essay so acute and fervid that we have to quote a bit more of it. "He constitutes a tragedy in himself, his presence in any film being enough to instill beauty. The pent-up violence expressed by the somber phosphorescence of his eyes, his eagle's profile, the imperious arch of his eyebrows, the hard, bitter curve of his lips, the stupendous strength of his torso — this is what he has been given, and what not even the worst of directors can debase... Through him, mise en scène [a film's visual strategy] can confront the most intense of conflicts and settle them with the contempt of a god imprisoned, quivering with muted rage."
Ci-dessus : Charlton Heston |
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