| vendredi 01 août 2008, a 22:37 |
| Le cinéma français à bout de souffle ? |

Le mensuel « Le Choc du mois » fut l'un des créneaux où se battit Jean Bourdier – à ne pas confondre avec le Bourdieu des bourdieuseries chuchotées dans les sacristies universitaires et dont on devra bien un jour examiner la violence symbolique qu'elles ontexercé sur notre appareil d'enseignement, pour en faire, hélas, ce qu'il est devenu –, Jean Bourdier dont on a en mémoire les prestations incisives à la télévision, dans la merveilleuse émission de Michel Polac « Droit de réponse », aux temps heureux et déjà presque immémoriaux où un minimum de liberté de pensée (liberté de pensée, le syntagme qui donne un haut-le-cœur à la Nomenklatura) était encore admis en douce France. Il faut tout de même que les jeunes gens d'aujourd'hui, qui trouvent sans doute normale la mésaventure de Siné à Charlie Hebdo, sachent qu'il y a un peu plus de trente ans, on pouvait faire un journal (Matulu) qui publiait côte à côte des propos d'Arno Breker, le sculpteur de Hitler, et des réflexions de Mao Tsé-Toung ; ou une émission dont l'animateur – de gauche – invitait régulièrement un critique réputé de la droite extrême. Mais non, je vous assure, ce n'est pas une galéjade, je l'ai vu de mes propres yeux ! Rêvons un instant que ce temps revienne : Olivier Besancenot accorde un entretien au « Choc du mois » pour dire ce qu'il pense du capitalisme sauvage, de l'horreur économique et du fric international ! Imaginons devant ce scandale l'armée des godillots intellectuels entrant en convulsions ! Ne nous croirions-nous pas en 1914, quand Barrès s'inclinait sur la tombe de Jaurès ?
Nous n'en sommes pas là. Ce magazine qui ne bêle pas avec les moutons de Panurge publie ce mois-ci un dossier sur le cinéma, au titre-catastrophe : « Le cinéma français à bout de souffle », auquel je crois qu'il eût été judicieux d'ajouter un point d'interrogation. Convié à y exprimer mon opinion sur le sujet, je défends en effet un point de vue très différent : il n'y a pas plus - ou pas moins - de crise dans le cinéma français en 2008 qu'à n'importe quelle autre époque, après 1918 par exemple avec l'effondrement de notre système de production face à la montée en puissance de Hollywood, ou en 1946… Et que dire des pays autrefois gros producteurs et qui, n'ayant pas su résister au rouleau compresseur américain, ne réalisent plus que quelques films chaque année, la plupart coproduits avec d'autres nations ? Où donc est passé ce fabuleux cinéma italien des années néoréalistes et de Cinecitta ? Voilà des points que j'aurais aimé aborder aussi, si j'avais disposé de plus d'espace et de temps. Mes trois pages d'un entretien réalisé à toute allure, et caviardé par manque de place, ne m'ont même pas permis de saluer au passage Alexandre Astruc, parmi les cinéastes français qui m'ont « ouvert les yeux » ! Aussi, chers visiteurs, si vous le souhaitez, vous pourrez lire l'intégralité de l'entretien en cliquant sur le lien :
http://papiersenligne.spaces.live.com/?_c11_BlogPart_BlogPart=blogview&_c=BlogPart&partqs=amonth%3d7%26ayear%3d2008 |
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| lundi 16 juin 2008, a 14:30 |
| "Charlton Heston est un axiome" |
Un de mes correspondants aux Etats-Unis me signale d'innombrables citations dans la presse américaine du paragraphe que j'ai consacré à Charlton Heston dans les Cahiers du Cinéma d'abord, puis dans mon livre Sur un art ignoré (qui sera réédité en septembre prochain dans la collection de poche des Éditions Ramsay). L'idée que le « mac-mahonisme » diffusé par mes écrits est en train de s'installer définitivement dans les esprits, en particulier outre-Atlantique, doit sans doute faire souffrir quelques-uns des vieux cancrelats (vieux par l'âge ou la mentalité) qui grouillent encore sous certaines pierres tombales. Aussi, en fidèle disciple du divin Marquis (laquelle d'entre vous, mes très chères, pourrait en douter ?) je me fais un devoir de reproduire cet extrait d'un article du Time qui fait partie de la moisson médiatique recueillie par mon obligeant ami :
Appreciation: Charlton Heston
Sunday, Apr. 06, 2008 By RICHARD CORLISS
« Charlton Heston is an axiom », the French film critic Michel Mourlet famously wrote in a 1960 Cahiers du Cinema essay so acute and fervid that we have to quote a bit more of it. "He constitutes a tragedy in himself, his presence in any film being enough to instill beauty. The pent-up violence expressed by the somber phosphorescence of his eyes, his eagle's profile, the imperious arch of his eyebrows, the hard, bitter curve of his lips, the stupendous strength of his torso — this is what he has been given, and what not even the worst of directors can debase... Through him, mise en scène [a film's visual strategy] can confront the most intense of conflicts and settle them with the contempt of a god imprisoned, quivering with muted rage."
Ci-dessus : Charlton Heston |
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| dimanche 08 juin 2008, a 11:26 |
| Contre-subversion culturelle |
 Alerté par Christopher Gérard, le Bruxellois le mieux informé de France, je me suis rendu sur un Journal en ligne intitulé « l'Art contemporain dissident » qui vient de publier une « bibliographie chronologique, pour mieux comprendre le débat français sur l'art contemporain », établie par Laurent Danchin. Avant d'y « jeter un œil » selon l'horrible raccourci chirurgical que l'on emploie aujourd'hui, je lis un commentaire qui s'y trouve accroché et me concerne. On s'y étonne de ne point trouver mention de mes livres sur le sujet, ni du magazine mensuel qui a milité sur ce créneau durant trois années sous ma houlette, ce qui m'a valu un ostracisme immédiat dont les effets – la preuve ! – se font encore sentir. Ce sympathique lecteur qui ne livre que son prénom a donc la mémoire longue, car de nos jours un clou chasse l'autre à la vitesse de l'éclair. Il se souvient de ce « Matulu », format tabloïd, qui tirait à 15 000 exemplaires diffusés dans tous les kiosques, auquel collaborèrent Montherlant, Dutourd, Jacques Laurent, Fraigneau , Morand, Jünger, Chapelain-Midy, Savignac et tant d'autres signatures illustres accompagnant comme une haie d'honneur « les 4 vérités » du juvénile octogénaire Henri Héraut.
Je me console de mon absence en constatant que je m'y languis en bonne compagnie : Pas un mot sur le plus grand promoteur de la controverse : Salvador Dali et ses « Cocus du vieil art moderne », rien sur Gérald Messadié et sa fameuse « Messe de saint Picasso », rien sur « Art et Anarchie » publié chez Gallimard en 1988 par le grand esthéticien anglais Edgar Wind, rien sur « Comme le sable entre les doigts », souvenirs éclairants de Chapelain-Midy, rien sur « la Peinture aux abois » de René-Jean Clot… Il existe aussi des contributions au débat particulièrement intéressantes de Roger Caillois, qu'il faudrait remettre au jour. Une bibliographie non exclusive ne pourrait-elle aussi accueillir un roman tel que « l'Empire des nuages » de François Nourissier ou une pièce de théâtre beaucoup plus centrée sur la question que nombre d'essais pris en compte : « Art » de Yasmina Reza ?
En revanche, mon « redresseur de torts » y va un peu fort à propos de Jean Clair, en avançant que je l'ai précédé de trente ans. Il est vrai que ses positions ont été connues, me semble-t-il, surtout à partir des années 90, mais je découvre dans la bibliographie de Laurent Danchin un article de Clair (in la N.R.F.) daté de 1968 !
PS : Mes visiteurs qui souhaiteraient connaître les livres où je traite de l'anti-art sous ses multiples formes peuvent consulter ma bibliographie dans l'Encyclopédie Larousse :
http://www.larousse.fr/LaroussePortail/encyclo/XHTML/EUL.Online/explorer.aspx
« l'Art contemporain dissident » : http://art-contemporain-dissident.blogspot.com/
Ci-dessus : Salvador Dali, auteur des « Cocus du vieil art moderne ». |
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| jeudi 22 mai 2008, a 22:42 |
| Jusqu'où descendrons-nous ? |
L'affaire (qui, si nous étions encore dans un État digne de ce nom, serait une affaire d'État) de la chanson française rampant sous bannière anglo-américaine au concours de l'Eurovision, à la fois montre le peu de cas que fait du rang de la France son actuel gouvernement et fournit l'une des raisons majeures du discrédit extraordinaire de son président dans l'opinion, qui n'avait pas compris en l'élisant qu'elle ne choisissait nullement le champion d'une nouvelle France fière et conquérante, mais le factotum docile d'intérêts (Bruxelles, Francfort, Washington, et j'en passe…) étrangers ou hostiles à ceux de notre pays. Ce qui nous conduit à penser que le seul slogan à retenir de la chienlit mythifiée de mai 68 est « Élections, piège à cons ! »
Non pas que l'Eurovision présente, à nos oreilles du moins, le moindre intérêt musical. De cette soupe fade et incolore de faux « tubes » préfabriqués à la demande, n'est jamais sortie aucune chanson capable de rivaliser avec l'authentique veine populaire et inspirée, d'ailleurs à peu près tarie aujourd'hui. Ce n'est pas d'Eurovision qu'il s'agit, ni même des malheureux qui s'improvisent valets de chambre de la culture Mickey-Mac Do, mais de ce lent et continu abaissement de la France qui n'a d'équivalent nulle part ailleurs : imagine-t-on un chanteur écossais ou gallois qui présenterait à l'Eurovision une chanson écrite en français ? Imagine-t-on la Russie mendiant en anglais cette médaille de plastique ? Voilà où nous en sommes ; et à en juger par l'absence totale de réaction, sinon celle de l'édredon sur lequel on s'assied, des responsables de cette triste guignolade, le spectacle ne fait que commencer. |
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| jeudi 15 mai 2008, a 07:13 |
| Néron ne veut pas mourir |
Une étudiante de l'Université du Sud Toulon-Var m'envoie un mémoire de maîtrise (ou plus exactement de cette maîtrise écourtée que les franglophones à la bourse lexicale en peau de chagrin nomment grotesquement « master » et qui, si l'on tient à différencier ce diplôme de la maîtrise, porte en français un nom beaucoup plus agréable à lire puisqu'il rejoint la cohorte des « stère », « monastère », « phalanstère : « mastère »), un mémoire, donc, intitulé : Deux images de Néron à la fin du XXe siècle (M. Mourlet, 1963,1987 ; P. Grimal, 1995).
L'idée est astucieuse : confronter deux portraits du même personnage historique exécutés, l'un par un historien, l'autre par un auteur dramatique, c'est-à-dire par deux peintres qui ne disposent ni des mêmes pinceaux ni des mêmes couleurs, ne peut qu'allumer davantage de facettes sur le visage ainsi recomposé. Certes, la base chimique des couleurs est identique : un peu de Tacite, beaucoup de Suétone. Mais Pierre Grimal s'est penché sur l'existence entière de l'empereur tandis que je me suis limité à ses derniers instants et ses dernières pensées. Pour ce faire, je me le suis, si je puis dire, incorporé, comme dans les cas de possession démoniaque familiers aux exorcistes de cinéma. Néron a ricané et hurlé d'effroi par ma bouche comme la grosse voix obscène que l'on sait par les lèvres de l'enfant habitée.
Cette pièce, la Mort de Néron, connaît un destin singulier. J'en ai à plusieurs reprises raconté l'origine, notamment en 2001 dans la revue Contrelittérature : une « carte blanche » que m'avait confiée France III en 1963, après la publication de mon premier roman, à la grande époque où ce qui était encore la R.T.F pouvait rivaliser avec la BBC dans le domaine des créations dramatiques. Puis l'enregistrement, particulièrement impressionnant grâce à la mise en ondes sonore et musicale d'Éléonore Cramer (mère de l'actuel directeur du Théâtre 14, Emmanuel Dechartre) fut diffusé à Rome, l'année suivante si mes souvenirs ne me trahissent pas trop, dans l'enceinte magnifique de la Domus Aurea, le palais de Néron. Un quart de siècle plus tard, elle était publiée dans un recueil de trois de mes pièces, avec une postface « métahistorique » de Jean Parvulesco. Recueil couronné par le jury théâtral le plus prestigieux qui fût à l'époque. Vers le milieu des années 90, elle attire l'attention de Max Naldini qui envisage de la monter au Théâtre de Levallois. Il me montra même les costumes qu'il destinait aux personnages ; mais le projet resta en suspens et Max Naldini quitta la direction du théâtre.
En 1996, Daniel Aranjo professeur des universités, essayiste et poète, auquel on doit une biographie critique de Paul-Jean Toulet (éditions Marrimpouey, 2 Place de la Libération, 64000 Pau ; toujours disponible) qui
a beaucoup contribué à l'actuelle reconnaissance de l'auteur des Contrerimes, donne à la revue belge Antaïos une étude pénétrante : « Relire la Mort de Néron », suivie en 2004 d'une longue et pertinente analyse de la même pièce, en contribution au colloque international "Présence de Suétone" organisé par l'Université de Clermont-Ferrand. Auparavant, en 2001, publication d'un dossier de Contrelittérature consacré à mes ouvrages dramatiques, où Alain Santacreu évoquait Néron. Puis, l'hebdomadaire en ligne Incitatus l'étudie à son tour en 2007, sous la plume du passionné d'Antiquité qu'est, me dit-on, André Murcie.
Ainsi, par ce phénomène de résurgences successives qui s'attache à certaines œuvres présumées secrètes, phénomène qu'André Fraigneau appelait « les rails magiques », le cheminement tantôt souterrain, tantôt à l'air libre de la Mort de Néron débouche aujourd'hui en plein cœur d'une université méditerranéenne. Les rails magiques connaissent aussi les virages et peuvent revenir à la source.
LIENS
Incitatus : www.littera.incitatus.ifrance.com
Contrelittérature :
Ci-dessus : buste de Néron.
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| jeudi 01 mai 2008, a 13:09 |
| Mort de Georges Laffly |
Il en est de certaines morts comme de certaines vies : elles apparaissent insupportables. Et plus encore lorsqu'on met les deux en balance : pourquoi, à tel imbécile rampant, répugnant et nuisible (ne me demandez pas qui, ils sont légion dans la médiasphère et d'ailleurs se reconnaîtront en me lisant) est-il permis de respirer, tandis que tel prince par l'intelligence, le talent, l'élégance morale, se voit décapiter par la Faucheuse ? La mort frappe au hasard, les meilleurs comme les pires, et cet égalitarisme aveugle, inexcusable, qui réjouit les morales d'esclaves (comme disait Nietzsche), devrait horrifier malgré tout nos amis oublieux de nos sources murmurantes, égarés dans la mythologie du désert.
Georges Laffly était l'un de ces princes, et l'abominable loi biologique, si elle avait une conscience et qui s'intéressât à nous, aurait dû pour le moins le laisser vivre encore quinze ans, le temps pour lui d'achever son œuvre et de dispenser un peu plus la grâce de son immense culture aux esprits disponibles à l'ensemencement.
Laffly était capable de citer avec un respect éclairé aussi bien Guy Debord que Jacques Perret, Nietzsche et Julien l'Apostat que saint Thomas d'Aquin, et sa fidélité à André Fraigneau, prince des cygnes et signe (de ralliement) des princes de l'esprit au XXe siècle, pourrait suffire à sa gloire. Je lui garde une infinie reconnaissance de m'avoir confié, pour André Fraigneau, le Livre du Centenaire, l'un de ses textes les plus profonds en pleine lumière.
Ci-dessus : Guy Debord (1931-1994) |
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| vendredi 11 avril 2008, a 13:02 |
| Au tourniquet du libraire |
Une sélection (ou un
rappel) de livres récents pour saluer notre langue
- Francophonie-Puissance,
l'équilibre multipolaire, par
Michel Guillou. Une prodigieuse machine géopolitique, économique et
culturelle qui dérange les Etats-Unis et inquiète l'Europe de Bruxelles,
mais dont les « élites » françaises n'ont encore compris ni
l'usage, ni le fonctionnement. Ellipses, Coll. « Mondes réels » dirigée par Aymeric Chauprade, 160 p.
- Proust,
par Pascal Ifri. L'aventure d'une vie entièrement passée à ressusciter le
temps qui passe, par un grand universitaire américain, spécialiste du
roman français du XXe siècle. Pardès, coll. « Qui suis-je ? », 128 p., 12 €.
- Vidocq,
par Michel Peyramaure. À la croisée de Mémoires moins apocryphes qu'il n'y
paraît et du roman populaire, une biographie haute en couleurs d'autrefois
dans un style d'aujourd'hui. Pour le cent cinquantenaire de la mort de
celui qui inspira Balzac et Hugo. Robert
Laffont, 384 p., 21 €.
- France,
Québec, Wallonie : même combat !, par Albert Salon. L'appel à
la résistance linguistique d'un militant de la francophonie, considérée
comme rempart contre l'impérialisme yankee
relayé par l'Europe. L'Harmattan,
198 p., 19 €.
- Chronique
buissonnière des années 50, par Philippe d'Hugues. Ces années-là,
l'auteur et ceux de son âge s'en souviennent : une époque mythique, fabuleuse
(au sens propre) où la France pensait, parlait et écrivait encore
librement, sans inquisiteurs embusqués, et… en français. Avons-nous
rêvé ? Fallois, 200 p., 20 €.
- Prévert,
portrait d'une vie, par Carole Aurouet. Un album d'images – et
quelles ! pour raconter le sale gosse et le grand enfant que fut
toute sa vie le poète, cela coulait de source, comme ses répliques de
cinéma. Ramsay, 245x285, 240 p.
- Vagabondages,
par Pol Vandromme. L'un des meilleurs critiques depuis La Bruyère, c'est-à-dire
portraitiste, cisèle en médaillons six douzaines de plumes contemporaines
qui ont compté pour lui. À la lumière de cette évidence toute crue :
« La littérature est l'affaire de quelques-uns et le commerce de la
librairie celle des corniauds innombrables. » Le Rocher, 252 p., 18 €.
- Fantôme
d'Orient, par Pierre Loti. Une belle préface documentée de Guy Dupré
recadre cette réédition du mélancolique et vaporeux chantre d'Aziyadé,
qu'un tribunal de sottise universitaire relègue encore au purgatoire des
Lettres. Qu'importe, puisque les lecteurs qui savent lire le dévorent avec
délices. Motifs (Le Rocher), 208 p.,
7 €.
- Pièces
farceuses, par Jean Anouilh. Quatre succès du plus grand et prolifique
auteur dramatique du XXe siècle, dont l'étonnant Nombril où nous applaudîmes Blier.
Autre réédition du même : l'inusable Antigone (128 p., 5,40
€). Les « anouilhiens »
novices regretteront juste l'absence de postface, voire d'un petit dossier,
pour situer ces chefs-d'œuvre. La
Table Ronde,« la Petite Vermillon »,416 p.,10 €.
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| vendredi 04 avril 2008, a 16:14 |
| Pêche au brochet, chasse au broché |
Alexipharmaque
est une maison d'édition selon mes goûts, dirigée par un collectionneur d'insectes
rares : Arnaud Bordes. Celui-ci ne perd pas son temps à courir après ces
éphémères papillons blancs ou jaunes de nos potagers, qui pondent leurs œufs dans les
feuilles de chou. Aussi vient-il de publier un petit livre
« invendable », mais que les bibliophiles rechercheront anxieusement
dans quelques années : la Pêche au brochet en mai 68, de Michel Marmin, qui ressortit au genre
peu fréquenté des « Mélanges », comme les baptisa un autre
entomologiste passionné : Paul Valéry.
Voici ce que je viens d'écrire à son
auteur :
Cher Michel,
Bien que je sois, vous le savez, loin de partager vos vues –
d'ailleurs fort chancelantes et changeantes au sens où l'on prend ce mot pour
l'appliquer aux couleurs – sur mai 68, et rebelle à
toute mythification (la Commune par exemple, "les
Ouvriers", "le Peuple", etc.), je ne m'en trouve que plus
à l'aise pour goûter la saveur, le sel, le fruit, le ton et l'allure
de votre kaléidoscope autobiographique. J'aime les genres - littéraires
ou autres - qui échappent aux genres ou plus exactement les rapprochent par des
passerelles transversales. De ce point de vue, quelque peu tordu sans doute, ou
postmoderne, votre opus est un bijou qui... m'interpelle (dirait Bernard-Henri
Lévy, décolleté grand ouvert) comme un appareil - le plus simple
- de colliers de perles sauvages, de bracelets d'or et de
boucles d'oreille tintinnabulant sur une jeune comédienne entièrement dévêtue
(je m'aperçois que je n'ai encore raconté cela nulle part) et qui
disait, s'agenouillant : « je suis une geisha ». Voilà ce
que je sens de votre livre, qui s'attache à plaire, et y parvient. Je
remercie aussi Arnaud Bordes d'avoir eu l'intelligence de vous publier (vous
pouvez le lui dire de ma part).
Avec toutes mes fidèles amitiés.
Broché, 86 pages, 13 €.
www.alexipharmaque.net alexipharmaque@alexipharmaque.net BP 60359 - 64141 Billère cedex
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| jeudi 03 avril 2008, a 16:56 |
| Du règne et de l'omnipotence de Tartuffe |
La grotesque « affaire »
de la banderole du Paris-Saint-Germain, qui bouillonne jusqu'au sommet de l'État,
illustre à merveille le pronostic que je formulais il y a vingt ans dans
l'avant-propos de Crépuscule de la
modernité. Qu'on m'autorise à me citer : «Trissotin trébuche, mais Tartuffe est plus solide au poste que jamais.
Les « autorités morales » sont les principaux vecteurs de ce
changement de tactique nécessité par l'évolution des esprits. Ce que les
instigateurs et les commissionnaires hébétés de l'abîme perdent d'un côté, ils
tenteront de le récupérer d'un autre et l'on doit s'attendre à des crises de
conscience non moins graves que celles, en voie d'apaisement, de création et
d'appréciation esthétique. » En 2006, dans une autre préface, celle d'André Fraigneau (le « Livre du
Centenaire »), prenant acte de la victoire par moi annoncée du roi Tartuffe et de son système de valeurs,
j'ajoutais : « La question, qui
pourrait être débattue ailleurs, n'est pas d'établir si ce système s'est peu à
peu mis en place pour compenser les petites et grandes vilenies quotidiennes de
la démocratie socialo-libérale, les appétits féroces de profit et d'influence
dont nous voyons à tout moment émerger les effets dans l'actualité financière
et judiciaire… » Car ce qu'on doit comprendre aussi, c'est que
Tartuffe, entre-temps,
pour des raisons historiques – jugées inimaginables cinq minutes auparavant par les
observateurs les plus qualifiés – a jeté aux orties son bleu de chauffe d'idéologue :
dessous, il y avait une pelisse de banquier.
La question ainsi soulevée
du règne préparé de longue main, puis accompli, de Tartuffe, épaulé par
Torquemada (puisque, des « trois T »
dont je dénonçais déjà la trinité complice
dans Matulu, seul le premier,
Trissotin, a été quelque peu déstabilisé), cette question revêt deux aspects :
une permanence à travers l'Histoire, mais aussi une nouveauté depuis un peu
plus de vingt-cinq ans. Autrement dit depuis l'avènement du mitterrandisme, où
l'on avait beaucoup à faire oublier : dès lors, dans le registre
« Faites ce que je dis mais non pas ce que je fais, ou que j'ai
fait » il fallut déployer un zèle qui ne s'est jamais relâché.
La permanence, c'est celle du personnage,
présent depuis l'origine en toute société humaine, qui proclame à haute voix « Couvrez ce sein que je ne saurais
voir » tout en palpant d'une paume fébrile les rondeurs des épouses
derrière le dos de leur mari. Ce Tartuffe-là est de tous les temps et a
toujours été très actif, très sentencieux, très législateur dans plusieurs
familles sociales : les dévots, les cuistres, les sous-ministres, les
catins repenties, les pères-la-pudeur, les buveurs de sueur ou de sang, les
révolutionnaires en peau de lapin, les auteurs de journaux intimes et j'en
passe. Mais Tartuffe ne pouvait échapper indéfiniment à la critique, à la
satire, au coup de pied quelque part, ni se placer hors d'atteinte du Pouvoir
lui-même – voir Louis XIV évidemment ! protecteur de Molière…
Ce qui a changé de
nos jours, second aspect de la question, c'est l'omnipotence totalitaire (si je
puis risquer ce pléonasme) de notre vieux caméléon, aujourd'hui philosophe, demain
bedeau, champion olympique, chanteur de bastringue ; sa morale érigée en
transcendance universelle, sa présence tantôt visible, tantôt masquée, éparse,
immanente, orwellienne, dans les souffles de la brise et le parfum des fleurs
(des actrices « citoyennes » notamment) : il échappe à tout mais
rien ne lui échappe. Pour pouvoir palper
à son aise, il commence par étouffer les honnêtes (« Malheur aux
honnêtes ! » criait Montherlant par la bouche d'Alvaro). Sa plus
grande force désormais est d'avoir compris qu'il serait toujours relayé,
appuyé, renforcé par la légion gigantesque des niais : niais des médias,
niais de la politicaille en godillots, niais de sacristie, niais éducateurs,
niais culturels. Quel tsar parviendrait à pousser cette Grande Armée dans la
Bérézina qu'elle mérite ? Je crains bien qu'il n'y faille plutôt une très
sanglante Révolution. |
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| dimanche 17 février 2008, a 12:45 |
| l'Infolettre de Mon Village |
France Univers Prom, structure de promotion-relations publiques de France Univers, vient de lancer un courriel d'information : « l'Infolettre de Mon Village » (« infolettre » étant l'équivalent français de la niouzeletteur des nouveaux pauvres du quart-monde lexical). Le point le plus intéressant, me semble-t-il, de cette lettre exclusivement acheminée par Internet, est son « interactivité », comme on dit dans le langage technique de la Communication. Les centaines de personnes (artistes, écrivains, journalistes, hommes politiques, etc. ) qui la recevront – et qui appartiennent, d'après ce qui est annoncé, au premier cercle d'un réseau de relations proches de France Univers, pourront à leur tour fournir leurs propres informations et leur propre liste d'adresses au chef de site de F.U. Prom (je la connais ; elle est jeune, charmante, cinéaste, et s'appelle Sonia Kichah), qui les répercutera dans l'Infolettre. Je crois savoir aussi qu'elle va s'occuper de publier cette nouvelle donnée d'information sur la Toile avec le référencement adéquat, qui permettra à tout un chacun, même hors liste de diffusion, d'y avoir accès. Je ne pense pas faire figure de prophète particulièrement illuminé si j'avance que ce type de communication, infiniment plus souple, réactif et universel que la chère vieille dame nommée Presse écrite, trop souvent confite dans des schémas circulaires de notoriété obsolètes (il faut parler de ce dont on parle et on parle de ce dont il faut parler), est appelé de plus en plus à envoyer au rancart, en particulier, les quotidiens d'information générale incapables de ne pas se copier les uns les autres (Exceptons « Libé », malgré toutes les casseroles qu'il traîne, mais considérablement plus ouvert en matière de culture.) J'évoque tout cela avec d'autant plus de tristesse que j'ai vécu trente ans librement et très confortablement dans la presse écrite et que je continue sporadiquement à y sévir-servir (mais non à y servir la soupe).
Bref, si mes chers lecteurs fidèles et visiteurs d'occasion souhaitent en connaître un peu plus sur ce qu'il se passe vraiment, c'est à dire ailleurs que dans les rubriques de la culture pipole de masse, ils ont la faculté de s'inscrire à l'Infolettre de Mon Village en cliquant sur http://france.univers@wanadoo.fr et en écrivant le message suivant : « Infolettre ». |
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| vendredi 25 janvier 2008, a 14:34 |
| Sources et Références |
Un lecteur de ce Carnet me pose via le courriel dudit (moyen, ai-je remarqué, souvent préféré au « commentaire » sur l'agora) une question qui me paraît mériter une réponse publique : « Comment se fait-il que votre postface aux romans de Guy Dupré réédités en un volume par le Rocher ne soit pas signalée comme la reprise du chapitre que vous avez consacré à cet auteur dans Écrivains de France ? »
J'ai en effet été le premier surpris d'un tel « oubli », mais sans y attacher autrement d'importance, alors que Guy Dupré avait bien entendu demandé en bonne et due forme l'autorisation de reproduire ce texte appartenant aux Éditions Valmonde et Trédaniel. Sans doute, entre les mains d'un cabinet d'avocats américains, l'affaire aurait-elle rapporté quelques sous à mon éditeur et peut-être un peu à moi-même… Mais j'ai trop de chats à fouetter pour m'attarder sur ces médiocres embrouilles. La question serait donc à poser plutôt aux Éditions du Rocher. Si je m'étais formalisé chaque fois qu'on m'a emprunté un titre, volé une formule, attribué faussement une opinion, omis de citer mes éditeurs ou même carrément subtilisé un article, j'aurais passé ma vie au tribunal, et pour un bien maigre résultat.
Pour généraliser le propos, je crois qu'il y a un problème des sources en France. Cette nation si pointilleuse et si éprise de logique et de droit se contrefiche de précision, de clarté, voire de propriété dès qu'il s'agit de littérature et de pensée. On se retrouve brusquement dans la Cour des Miracles et il ne faut s'y hasarder qu'en serrant sa bourse intellectuelle très fort contre soi. |
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| samedi 19 janvier 2008, a 10:53 |
| Un Chapeau de paille d'Attali |
Je ne sais trop pourquoi M. Attali me fait irrésistiblement penser à un personnage de Labiche. Sa bobine toute rondeur et sourire de notaire provincial, son air de courir à perpétuité après le chapeau de paille brouté par son cheval dans les allées du Pouvoir, et les sentences saugrenues qu'il prononce gravement en consultant, du moins on l'imagine, sa grosse montre de gousset (dans le style de « ce n'est pas pour me vanter, mais il fait rudement chaud aujourd'hui »), tous ces éléments réunis, et bien d'autres – par exemple, son « Adieu, ma poule ! » lancé à l'enterrement de Coluche – font de lui, certes, un spécimen de bon bourgeois pittoresque, mais qu'on ne prendrait pas en auto-stop pour lui demander de réfléchir au problème de la croissance, laquelle, si je ne m'abuse, avait d'ailleurs fait jadis de sa part l'objet d'une vigoureuse contestation. Il convient de rappeler aussi que, courant une fois de plus après un chapeau qu'il finit toujours par porter, il a eu cette phrase mémorable au début des années 90 (épinglée à l'époque dans ma postface à « l'Europe déraisonnable »), phrase exaltante et riche d'espérance s'il en est : « La culpabilité est fondatrice de l'idéal européen. »
Le Président de la République aurait donc trouvé profit à s'informer quelque peu des antécédents burlesques de M. Attali avant de le nommer à la tête d'une commission de réflexion, à moins que, par pur sadisme, il se soit seulement donné le plaisir de les faire aller, lui et son cheval, au picotin. On reconnaîtra en effet qu'elle mérite une belle avoine, sa proposition de supprimer les départements français. Pour relancer la croissance, une telle mesure relève assurément de l'évidence criante et l'on se demande pourquoi, dans la foulée, il n'a pas suggéré aussi de démolir tous les kiosques à musique. Mais, bien sûr, une autre intention s'y dissimule, et ici l'on reprend son sérieux : supprimer les départements, c'est aller dans le sens voulu par les adversaires de la cohésion nationale française, via une allégeance directe des « régions » au principe fédéral bruxellois. M. Attali, courant après son chapeau, a simplement anticipé un peu trop vite sur les conséquences du traité de Lisbonne. |
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| dimanche 23 décembre 2007, a 10:54 |
| Précisions sur "l'Ordre vert" |
Un cinéphile canadien qui vient de lire mon Carnet de route me demande des détails sur le contenu de « l'Ordre vert ». Je me suis borné en effet à évoquer les circonstances de la commercialisation du DVD. En prévision d'autres remarques de même nature, je ne puis faire mieux, me semble-t-il, que de recopier les synopsis et note d'intention rédigés au moment de l'élaboration du projet :
SYNOPSIS
Une jeune comédienne, Delphine, portée par ses goûts et son métier à se passionner pour le XVII° siècle français, se rend à une conférence sur Le Nôtre (portrait ci-dessus) qu'elle ne connaît guère que par Versailles et les Tuileries.
A la fin de l'exposé, elle s'arrange pour aborder le conférencier. Elle lui demande ce qu'elle devrait lire sur le sujet. Il répond en riant : tellement de livres ont été écrits sur les jardins de Le Nôtre qu'elle pourrait y passer plusieurs mois ; il serait plus simple pour elle de lire la seule pièce de théâtre que l'on ait consacrée au "Jardinier du Roi-Soleil".
- Une pièce ! s'écrie-t-elle. Mais je suis comédienne ! De qui est-elle et où peut-on la trouver ?
Il avoue en être l'auteur. On peut la commander en librairie, mais il sera heureux de lui en offrir un exemplaire... Il en possède aussi l'enregistrement, car elle a été jouée à la radio.
Delphine prend connaissance du texte et décide de le monter au théâtre. Elle a déjà fait quelques mises en scène. Son père dirige une petite salle à Paris. Si elle parvient à le convaincre, l'affaire est faite. Elle s'y réserve aussi un rôle : Mlle de La Vallière.
Elle en parle à son père : catastrophe ! Le ministère de la Culture vient de réduire sa subvention. Il peut tout juste assurer les frais de fonctionnement. Impossible de financer un nouveau spectacle. Il envisage même de fermer la salle. Et de toute façon, il ne voit pas comment une pièce sur Le Nôtre pourrait attirer un public. En attendant d'improbables jours meilleurs, il part en tournée en province.
Delphine est une fille courageuse et obstinée. Elle s'ouvre de son projet à un ami de son père, un comédien, Rémi, qui lui suggère de préparer le spectacle quand même. Mais comment, sans argent ? Il est possible de proposer aux acteurs et techniciens de travailler "en participation", c'est-à-dire sans rémunération immédiate. Ce qu'il faut, c'est croire au projet. Ensuite, on verra bien. En tout cas, il conviendrait de garder le secret vis-à-vis de son père, dont le pessimisme s'emploierait à la dissuader. En son absence, on peut utiliser la scène de son théâtre pour répéter, le cas échéant. Le plus important est le choix de l'interprète principal. Elle songe à Rémi, qui réserve sa réponse. Lui non plus n'est pas un familier de Le Nôtre, et il lui faut d'abord lire la pièce et s'imprégner des décors, de l'atmosphère des jardins "à la française".
Delphine et Rémi, parfois accompagnés de l'auteur de la pièce, vont se rendre dans différents lieux hantés par le fantôme de Le Nôtre : Versailles, Saint-Cloud, Sceaux, les Tuileries... Rémi y découvre à la fois le texte de la pièce, son personnage et véritablement l'art de Le Nôtre, qu'il n'avait considéré jusqu'alors que de façon très superficielle. Paradoxalement il préfère les jardins "libres", romantiques, à l'anglaise, alors que Delphine adhère davantage aux conceptions du jardinier, dompteur et ordonnateur de la Nature. Cet affrontement entre les deux conceptions fournit un des thèmes du film, thème développé notamment durant un séjour en Normandie.
Lors de ces visites sur place, de répétitions ou de scènes abouties sur le plateau du théâtre, et de séquences en différents lieux, s'ébauche puis se précise, par fragments, le contenu de la pièce ; sont fournies aussi les informations destinées à compléter le propos : audition en situation de la cassette radio, extraits de la conférence, photos, illustrations d'époque.
Rémi, à Versailles, se promène dans une allée, au bord d'un bassin, examine une statue, lit à voix haute son rôle ; Delphine lui indique une intonation, précise le sens d'une phrase... L'auteur, s'il est présent, ajoute son grain de sel...
On arrive à la fin de la préparation du spectacle. Delphine organise une dernière répétition, avec toute la mise en scène et le décor.
Le père de Delphine, de retour, est dans la salle. Il n'en croit pas ses yeux...
NOTE D'INTENTION
André Le Nôtre est né le 12 mars 1613, à Paris. Ce qui ne signifie pas qu'il fût "Parisien". Fils de jardinier, il deviendra jardinier lui-même, et conservera toute sa vie des attaches, une allure, un comportement de paysan. Perruque et habit de cour n'y changeront rien. Il parle au plus grand roi du monde en toute franchise, embrasse le pape et, lorsque Louis XIV lui offre des armoiries, il demande "trois limaçons surmontés d'une tête de chou". Il meurt en 1700, après avoir légué au roi sa collection d'œuvres d'art, dont trois tableaux de Poussin.
Entre-temps, il a poussé à la perfection l'art des jardins "à la française", leur apportant une ampleur, un équilibre, une ouverture sur l'environnement et surtout une signification inconnus auparavant, grâce à ce qu'on pourrait définir comme une véritable mise en scène qui organise une "dramatisation" de l'espace, tant architecturale que symbolique. Cette mise en scène, dont les éléments sont la terre, l'eau, le feuillage, la perspective et la sculpture, s'élabora d'abord dans le creuset de son génie propre, puis s'épanouit dans une intime harmonie avec les desseins du monarque. Versailles en est l'accomplissement.
Notre propos est de "raconter Le Nôtre" : un peu de sa vie, beaucoup de son œuvre, passionnément sa pensée. Le Nôtre, dont nous ne possédons qu'un peu de correspondance et des listes comptables, n'a pas laissé de témoignage écrit de ses conceptions. On est conduit à les transcrire dans le langage à partir de son discours de feuillage, de parterres, de bassins et de perspectives. Nous connaissons néanmoins de lui quelques répliques pittoresques ou significatives de son état d'esprit, quelques épisodes marquants rapportés par des témoins. Un personnage complexe y transparaît, à la fois rustique et très fin, grand amateur d'art et savant architecte, paysan matois mais sans façons, à l'aise avec les grands, confident de Louis XIV qui l'estimait infiniment pour son mélange de franc-parler et de géniales intuitions d'artiste.
Comment montrer et rendre intelligible ce personnage ?
Il se trouve qu'en 1966, un jeune écrivain a fait jouer une évocation radiophonique intitulée la Méditation au Jardin, diffusée sur France Culture et les ondes françaises d'outre-mer. Cet ouvrage nous a paru recouper exactement notre propos. L'auteur y fait alterner monologues et scènes dialoguées. Les monologues, dits par Le Nôtre, sont en réalité des monologues intérieurs destinés à exprimer, d'une part, sa vision de l'art "paysagiste" et, d'autre part, la manière dont il entend l'appliquer à la vision théocratique du roi.
Les scènes dialoguées évoquent certains épisodes historiques vécus par Le Nôtre et par des témoins, célèbres ou obscurs, de sa vie.
Il n'était pas question, pour nous, d'"adapter" cet ouvrage écrit pour la radio et non pour l'image, c'est-à-dire de reconstituer les scènes dans leur décor particulier, et de les faire interpréter par des comédiens en costumes d'époque. Le résultat eût été à la fois trop statique, trop "film historique", trop incomplet aussi par rapport aux ressources visuelles des sites considérés, parcs et châteaux. Et beaucoup trop cher.
Nous avons préféré opter pour l'immersion de ce texte dans une histoire d'aujourd'hui, celle d'un petit groupe de passionnés de théâtre qui entreprennent de porter la pièce à la scène et y parviennent, en dépit de toutes les difficultés inhérentes à ce type de projet.
Cette articulation des deux actions entre elles, celle de la pièce au XVII° siècle et celle de la troupe au XXI°, multiplie les éclairages et les points de vue, donc enrichit le thème. D'autre part, elle apporte un élément de comédie, une "dramatisation légère" de nature à assouplir la rigueur classique du sujet.
Outre l'évocation biographique et historique du personnage et de son époque, l'Ordre Vert envisage l'art des « jardins à la française » à la fois comme réflexion inaugurale sur l'aménagement du territoire et l'écologie, mise en scène du Pouvoir et expression la plus concrète du classicisme.
Le film est également le lieu d'une confrontation permanente entre la métaphore théâtrale (« sur-jeu » des comédiens, symbolique des décors) et le réalisme du cinéma qui l'appréhende. Entre la fiction et le reportage vécu, la marge ici demeure incertaine…
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| dimanche 23 décembre 2007, a 00:30 |
| Le Jardinier du Roi-Soleil |

Entre 2002 et 2004, j'ai travaillé à une curieuse entreprise : l'adaptation à l'écran d'une de mes pièces radiophoniques, « la Méditation au Jardin », consacrée à Le Nôtre, à sa pensée telle qu'on se la peut représenter à travers son œuvre, et à Versailles. Sujet apparemment aride, à mes yeux passionnant. Réalisé avec un très petit budget par la jeune cinéaste Corinne Garfin (dont les courts métrages sont couverts de récompenses dans les festivals internationaux), interprété par des comédiens professionnels – dont José Valverde, qui dirigeait alors le Théâtre Essaïon –, produit par Delcor Productions en partenariat avec les Éditions France Univers, ce film de 70 minutes appartient au genre bâtard de la « docufiction », tendance expérimentale (lumières entièrement naturelle… même à la tombée de la nuit éclairée aux bougies, bande son « brute de décoffrage » et un étonnant mouvement de grue opéré grâce à la Grande Roue des Tuileries). Un aspect « cinéma vérité » s'y superpose, puisque deux des personnages y jouent leur propre rôle : le directeur de théâtre et l'auteur de la pièce (votre serviteur). Après une avant-première à la S.A.C.D., notre film, sélectionné et présenté par le FIPA (festival international des programmes audiovisuels) et le FIDOC (d° de la fiction documentaire), fut retenu à tout hasard par « Thema » (les soirées thématiques d' Arte) qui n'en a encore rien fait, bien que, chargée de la postproduction, France Univers ait proposé à cette chaîne, dès le début de 2003, une soirée « Versailles » réunissant « l'Ordre vert » et « la Prise du pouvoir par Louis XIV » de Rossellini, ce qui semblait en effet une bonne idée.
Quoi qu'il en soit, « l'Ordre Vert », projeté en ouverture du Colloque international « Jardins et Intimité dans la littérature européenne » au Centre de recherches révolutionnaires et romantiques de l'Université de Clermont-Ferrand en 2006, est à présent commercialisé en DVD. D'ores et déjà, quelques grandes librairies spécialisées l'ont mis en vente à leur comptoir : la librairie du Jardin des Tuileries, entre autres, et celle du château de Vaux-le-Vicomte. On le trouve aussi sur les catalogues en ligne de Pardès et de France Univers (http://www.france-univers.com). Bizarrement, il semble qu'on ne le trouve pas encore à la librairie du château de Versailles, dont l'Établissement public, pourtant, avait fourni à la production une aide précieuse et substantielle en autorisant le tournage d'une partie du film dans le Parc pour une somme quasi symbolique, en rapport avec la modicité de nos moyens. (Le coût d'un tournage à Versailles dans des conditions normales est exorbitant.) Le film, il faut le souligner, avait également bénéficié du concours des Monuments historiques (tournage entièrement gratuit dans les jardin des Tuileries), du Théâtre Essaïon et de l'Université de Paris I. |
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| mardi 04 décembre 2007, a 15:25 |
| l'Astrée |
Par son originalité radicale, par son audace invisible, par le plaisir subtil qu'on éprouve à le déguster à petites gorgées comme un vin très ancien qui a mystérieusement conservé sa fraîcheur adolescente – film par excellence du trouble et de l'émerveillement de la découverte amoureuse –, et par l'assurance qu'il nous procure que jamais béotien n'y pénétrera sans prouver sa béotitude (comme dirait Ségolène ; au fait, qui est-ce, déjà ?), les Amours d'Astrée et de Céladon sont un des meilleurs films de Rohmer et à marquer d'un caillou blanc dans l'histoire du cinéma. Ceux, il en existe encore, qui connaissent un peu celle-ci, qui en ont vu les œuvres et par conséquent ne réagissent pas aux films d'aujourd'hui comme des lecteurs de Stendhal qui n'auraient pas lu Voltaire ou de Mauriac qui ignoreraient Racine, ces cinéphiles avertis auront été sensibles à l'hommage, peut-être conscient, peut-être non, de l'auteur du « Celluloïd et le Marbre » à deux de ses cinéastes de prédilection : Flaherty et le Murnau de Tabou. Cependant, bien sûr, il faut venir aux œuvres vierge de réminiscences, lavé à neuf de sa culture, pour les recevoir dans toute leur violence immédiate, non filtrée, - ou au contraire la mollesse de leur académisme exténué.
Les films d'Éric Rohmer ne sont pas des films de fiction, mais des reportages sur ou à partir d'une fiction, parfois à plusieurs étages : Avec la simplicité brute (présence forte des bruits, chants d'oiseaux…) d'un documentaire, cette Astrée nous informe d' une vision de la Gaule au XVIIe siècle portée par une certaine langue littéraire qui véhicule une histoire localisée sur la Carte du Tendre, de même qu'avec l'Ordre vert Corinne Garfin a tourné un reportage sur le montage d'une pièce de théâtre qui raconte Le Nôtre à Versailles et Versailles à travers Le Nôtre. C'est une des voies les plus ouvertes du cinéma d'aujourd'hui. |
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| jeudi 22 novembre 2007, a 14:17 |
| Conversation avec M. Hulot |
Novembre 1967 : juste avant la sortie de « Playtime », je passe une matinée à bavarder avec Jacques Tati en train de peaufiner la bande-son. En ces jours où nous fêtons à la fois le centenaire de sa naissance, le soixantième anniversaire de « Jour de fête » et le quarantième de la superproduction artisanale qui le ruina, « Le Spectacle du monde » publie dans son dernier numéro, sous le titre de « M. Hulot en personne », le récit de cette instructive conversation. Où l’on s’aperçoit rétrospectivement combien le bon sens populaire – et même, fi ! ma chère ! « populiste » – voit plus clair, sent plus loin que le cul pincé des technocrates et de la médiasphère. Toujours un peu rogné par les impératifs de la mise en page, ce témoignage vécu au petit bonheur d’un « jour de fête » peut se lire dans son intégralité en suivant le lien : http://papiersenligne.spaces.live.com/Blog/cns!AA3C3B797FEA709E!126.entry
Ci-dessus : Jacques Tati dans "Mon oncle". |
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| jeudi 01 novembre 2007, a 15:21 |
| Deux supports complémentaires : la Toile et le papier |
Il y a environ trente-cinq ans, passant des vacances enchanteresses sur la Côte d’Azur avec une comédienne de grand talent mais de cœur incertain et un couple d’amis dont le mari était un bel ouvrier du violon, j’écrivais le matin, à la fraîche, une assez copieuse étude sur la « philosophie » de la télévision pour un hebdomadaire hélas disparu, jamais remplacé, « Les Nouvelles littéraires ». Cette étude, intitulée en hommage à André Bazin « Qu’est-ce que la télévision ? », et publiée en feuilleton durant plusieurs semaines, devait connaître une postérité inattendue avec le cours que je fus invité en 1983 à donner à la Sorbonne sur le même sujet, puis, en 2001, avec mon livre la Télévision où le mythe d’Argus, qui en reprenait la substance. Depuis trente-cinq ans je n’ai cessé d’affirmer qu’il n’existait aucun antagonisme sérieux entre l’écrit (l’imprimé notamment) et les techniques modernes de communication. Je n’ai cessé de dire que la destruction annoncée du premier par les secondes (images animées, audiovisuel, multimédia…) dans des prophéties d’illuminés du type Mc Luhan, amateurs d’apocalypses foraines, ne se produirait point, pour de nombreuses raisons dont la moindre n’était pas que la communication par le langage écrit demeurerait toujours la base la plus sûre, simple, commode, de toutes les autres.
J’en ai découvert une nouvelle preuve avec Internet, le meilleur relais, le plus docile serviteur qu’on puisse rêver de notre vieil ami Gutenberg. La voilà, cette informatique encore terrifiante pour certains, qui se transforme en un immense marché du livre neuf et d’occasion, en éditeur de journaux, intimes ou d’information générale, en lieu de discussions non plus orales mais écrites, la voilà qui relance cet art et cette arme de la correspondance, au rancart depuis la vogue du téléphone ! On peut même l’utiliser pour doter d’une espérance de vie plus longue certains articles de presse promis en principe à l’existence éphémère des papillons. Ainsi pourra-t-on consulter sans complications inutiles la page entière de « Valeurs Actuelles » que j’ai consacrée à la brillante re-création de la pièce de Sartre, Nekrassov, par Jean-Paul Tribout, en suivant le lien : http://papiersenligne.spaces.live.com/?_c11_BlogPart_BlogPart=blogview&_c=BlogPart&partqs=amonth%3d10%26ayear%3d2007
On peut également, et depuis peu, prendre connaissance de mon « Cinéma contre Roman revisité », publié dans le n° 48 de « L’Atelier du Roman » (Éditions Flammarion, décembre 2006) : http://papiersenligne.spaces.live.com/?_c11_BlogPart_BlogPart=blogview&_c=BlogPart&partqs=amonth%3d11%26ayear%3d2007
Ci-dessus : Nekrassov, l'Arsène Lupin de la guerre froide
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