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carnet de route
dimanche 25 mars 2007, a 11:11
De l'utilité de la Toile
 

   

   À partir du moment où, en 1961, Jean Curtelin m’eut confié la rédaction en chef de Présence du Cinéma, je me désintéressai complètement de ce qui se passait aux Cahiers, d’autant plus que j’abordais en même temps un monde nouveau pour moi, dont je rêvais depuis l’enfance : l’édition. Spectateur et critique passionné d’images mouvantes, je professais qu’on pouvait commencer à écrire très jeune (comme on peut composer de la musique à sept ans), mais que la mise en scène de cinéma requérait une connaissance, une expérience des comportements humains qu’il est impossible d’acquérir avant une quarantaine d’années.

   Ainsi, fort occupé de ma revue, des livres que je commençais à publier ou à écrire, j’ignorais tout des querelles, batailles d’influence, changements d’ »organigramme »  et d’orientation qui, je l’appris beaucoup plus tard, avaient suivi l’irruption momentanée du loup mac-mahonien dans la bergerie rohmerienne. De toutes manières, ce que les porte-enseigne de la Nouvelle Vague avaient à dire, ils l’avaient dit, ils en avaient obtenu l’effet escompté, et Sur un art ignoré avait sonné le glas d’un instrument désormais privé de raison d’être. Les Cahiers ne feraient plus que se survivre en se raccrochant à des modes intellectuelles ou politiques de plus en plus éloignées de la véritable cinéphilie. (Je crois que Louis Skorecki a commis autrefois une analyse assez voisine, en vrai cinéphile et  pratiquant du Dictionnaire de Jacques Lourcelles qu’il est resté.)

   Je n’ai jamais cessé de rendre hommage à l’esprit d’ouverture qui animait Éric Rohmer, alors rédacteur en chef  des Cahiers. De l’avis général (sauf, probablement, de ses successeurs) la période couverte par son gouvernat fut pour la revue la plus brillante, la plus intelligente et la plus fidèle aux principes qui ont toujours guidé les vrais boulimiques de pellicule, principes dont le premier est le rejet des obscurantismes idéologiques comme de tout présupposé de quelque nature qu’il soit.

   Or, grâce à la Toile qui nous promène au gré des vents, et recherchant tout autre chose, je viens de découvrir sur un site intitulé « O signo do dragão » un entretien avec Rohmer où celui-ci rapporte que c’est Jacques Rivette qui l’avait poussé à publier mon manifeste Sur un art ignoré, responsable de tant de remous. Voici le passage en question :

  
« Doniol a commencé à faire des films, et Bazin était déjà malade. Il fallait quelqu'un pour remplacer Lo Duca et j'ai été désigné. Le problème a été de trouver de nouveaux collaborateurs, ce qui a été très difficile. C'est l'une des raisons pour lesquelles je suis parti. Il ne s'agissait pas du tout d'une querelle entre conservateurs et progressistes -­ c'est plus complexe. A ce moment-là, les anciens des Cahiers partaient car ils n'avaient plus envie d'écrire, moi y compris. Je venais de faire Le Signe du lion. Les jeunes qui venaient -­ à savoir, Fieschi, Comolli, Narboni ­- écrivaient des articles considérés par beaucoup comme très obscurs, peu journalistiques et illisibles. La Nouvelle Vague commençait à être attaquée, nous étions en 61-62, et Truffaut aurait voulu une revue plus combative. Beaucoup de personnes avaient cette attitude critique vis-à-vis de la Nouvelle Vague : Douchet, Comolli, Barbet Schroeder, la tendance macmahonienne. Toutes ces courants ne représentaient pas tellement la ligne Truffaut. J'ai ouvert les Cahiers à ces jeunes gens, tout en les critiquant d'ailleurs. C'est même Rivette qui m'a encouragé à passer un article de Mourlet très anti-Cahiers. Rossellini, Hawks, Hitchcock, Bresson étaient attaqués. Je pensais que les Cahiers devaient être une revue dans laquelle les idées puissent s'exprimer. La mission des gens de la Nouvelle Vague aux Cahiers était finie et il fallait autre chose. Cette ouverture m'a été reprochée, je suis parti et Rivette m'a remplacé. »

   On peut relire aussi, à propos de mes trublionneries (non, inutile de chercher, le mot n'existe pas encore), le savoureux texte de Jean-Pierre Coursodon publié tout récemment sur la Toile.

Liens : http://signododragao.blogspot.com

 http://209.85.135.104/search?q=cache:L8MBcAcBvYcJ:www.lightsleepercinemag.com/reviews/er_relisant_sur_un_art_ignore.php+Mourlet+Cottafavi&hl=fr&ct=clnk&cd=4&gl=fr

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Commentaires
#1
pierre vidal écrit le samedi 31 mars 2007, A 21:00
Monsieur Mourlet,
étant un lecteur assidu de votre ouvrage -la mise en scène comme langage- je me demande ce qu' un écrivain de cinéma de votre acabit pense de ce scribouillard sans talent qu 'est Louis Skorecki - dont vous faites référence dans votre note ci-dessus - et qui vient de quitter le navire LIbération
#2
M.M. écrit le dimanche 01 avril 2007, A 08:27
Cher Monsieur,
A vrai dire, n'étant pas un lecteur assidu de Libé, je ne connais de Scoreki qu'un texte assez ancien intitulé "Contre la nouvelle cinéphilie", qui m'avait semblé assez juste, et je sais aussi, par mon ami Jacques Lourcelles (l'auteur du célèbre Dictionnaire des films de la collection Bouquins) qu'il cite fréquemment et favorablement les "mac-mahoniens" et leurs successeurs. Ce qui lui vaut plutôt un bon point. Mais par ailleurs, je sais aussi qu'il avait été invité à une émission de Radio Courtoisie consacrée au mac-mahonisme et que, seul de tous les invités, il n'avait pas jugé utile de répondre ; ce qui, sur le plan de la courtoisie, lui vaut un très mauvais point. Voilà à peu près tout ce que je suis en mesure de dire de M. Sckoreki.
#3
pierre vidal écrit le dimanche 01 avril 2007, A 17:41
Monsieur Mourlet
Sur le mouvement macmahonien (et principalement sur votre texte « sur un art ignoré) fut publiée en septembre 2006, une remarquable étude de Jacques Aumont intitulé Le cinéma et la mise en scène chez Armand Colin. L’avez-vous lue ?
#4
M.M. écrit le lundi 02 avril 2007, A 09:22
Non, je ne connais pas ce livre, mais je vais me le procurer. Merci vivement pour cette information.
#5
julien écrit le vendredi 06 avril 2007, A 20:49
A tout prendre, je pense que le seul, le vrai et l'unique continuateur du mouvement macmahonien est Michel Marmin. Qu'en pensez-vous ?
Autre question, souffrez-vous de l'ostracisme des universités de cinéma envers le macmahonisme (à l'exception notable du bouquin mentionné ci-dessus qui - d'ailleurs est assez critique envers vos écrits - on ne retrouve aucun ouvrage sur le sujet -excepté la thèse de Geneviève Puertas (pas publiée hélas)). Je suis en doctorat de cinéma et j'ai entendu parler de vous via des lectures personnelles mais pas en cours. Par contre, Daney, je l'ai eu à toutes les sauces
PS Seriez-vous physiquement présent à la fête organisée par Radio courtoisie au mois de mai prochain ?
#6
ageve écrit le samedi 07 avril 2007, A 20:46
Si l'on en croit la somme d'Antoine de Baecque consacrée à l'histoire des Cahiers du cinéma, l'opposition entre Rivette et Rohmer, qui devait entraîner le départ de celui-ci en 1963, s'explique ainsi : Rohmer voulait maintenir les Cahiers dans sa tradition cinéphilique, alors que Rivette voulait qu'ils devinssent le fer de lance du cinéma moderne. Il souhaitait aussi les ouvrir aux autres formes d'art (il demandera un texte à Pierre Schaeffer, interviewera longuement Pierre Boulez et Roland Barthes, etc.)

On peut supposer que si Rivette a encouragé Rohmer a publier "Sur un art ignoré", c'est pour marquer une rupture avec la religion hitchcoko-Hawksienne qui y sévissait depuis presque dix ans. Une sorte de table rase avant de passer à une autre ère. Cela ne signifiait en aucune façon qu'il partageât les goûts ou qu'il fît siennes les théories des Macmahoniens. Au contraire, selon de Baecque, qui s'appuie sur d'abondantes archives, il reprocha à Rohmer la place qu'il vous avait laissé prendre, vous et vos amis, dans les colonnes des Cahiers.

Vous pouvez donc continuer à rendre hommage à l'ouverture d'esprit de Rohmer.
#7
ageve écrit le samedi 07 avril 2007, A 21:24
Louis Skorecki (de son vrai nom Jean-Louis Noames) était la plume la plus originale et la plus talentueuse de Libération. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire les chroniques publiées sur l'un des sites signalés par M. Mourlet :

http://signododragao.blogspot.com

Avant d'entrer aux Cahiers du cinéma, il avait dirigé une éphémère revue, Visages du cinéma. Elle ne connut que deux numéros, dont l'un consacré à Preminger. On comprend sa sympathie pour le macmahonisme.

Il ne se contentait pas de hanter les salles obscures, mais se déplaça trois étés consécutifs durant sa période Cahiers, à Hollywood, d'où il rapporta de passionnants entretiens avec Walsh, Renoir, Hawks, Lang, McCarey, Fuller, etc. Autant dire que, pendant cette époque (1963-65), ses contributions justifièrent à elles seules la lecture des Cahiers. (Lors de ses interviews de l'été 1964, il faisait équipe avec son grand ami Serge Daney).

Il vient de sortir un triple DVD. Je ne sais pas ce que ça vaut. Voilà, pour information, un commentaire glané sur la toile :

http://cinema.fluctuat.net/blog/14735-skorecki-un-cinema-parisien-.html
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Michel MOURLET
Ecrivain, chroniqueur. A enseigné à Paris I sa théorie de l'audiovisuel.

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commentaire(s)
L'imparfait sportif R.-J. Berg (20/11/2009 08:13)

Votre belle réponse ...

Le terrorisme des Ronchons Christophe (09/11/2009 20:13)

A noter qu'Alai...

A la rencontre de Judrin Bruno Duval (24/09/2009 09:22)

Cher Michel Mourlet,...

A la rencontre de Judrin MM (17/09/2009 15:31)

Merci, Cher Bruno Du...

A la rencontre de Judrin Bruno Duval (17/09/2009 15:04)

Cher Michel Mourlet,...

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