C'est seulement maintenant que je prends connaissance d'un mémoire de « DESS » (diplôme d'études supérieures spécialisées) rédigé par une étudiante à l'Université de Bordeaux, Annie Clément, en 1993. Ce mémoire s'intitule le Langage de la modernité et il s'appuie ou prend comme point de départ de la réflexion, notamment, mon livre Crépuscule de la modernité publié quelques années auparavant. Si je le mentionne ici, c'est en raison d'une assertion qu'il contient et qui ne me paraît pas très claire. Certainement, si cette étudiante, comme d'autres auteurs de travaux universitaires l'ont souvent fait, m'avait soumis au préalable ses observations et ses intentions, j'aurais peut-être pu l'aider à formuler plus explicitement sa pensée.
Il s'agit de ce passage me concernant : « Le regard qu'il porte sur la société, empreint de tradition, ne caractérise pas spécifiquement celui d'un traditionaliste pur. Il souhaite la transparence entre l'homme et le monde, comme la conjonction entre la raison et le sujet. Il annonce lui-même en préambule: "L'inaptitude à refléter l'ordre établi me paraît la caractéristique d'une pensée active", qui génère aussi chez lui des propos en rupture. »
Je passe sur « générer », repris de to generate pour remplacer partout « engendrer » ou « produire », aussi douloureux et malfaisant qu' « initier » pour « lancer », « décider » ou « promouvoir ». Les étudiants ne sont pas responsables du charabia que leur enseignent des maîtres aussi ignorants que leurs élèves. Ce qui m'arrête est la phrase : « Il souhaite la transparence entre l'homme et le monde, comme la conjonction entre la raison et le sujet (c'est elle qui souligne). »
D'abord : « Il souhaite la transparence entre l'homme et le monde ». Hors de tout contexte, cette phrase ne signifie pour moi pas grand-chose, sinon au négatif : « Il refuse l'opacité entre l'homme et le monde », ce qui pourrait vouloir dire que je rejette la ou les conceptions d'un univers inexplicable, surgissant brutalement à la conscience de l'homme, « être-là » sans transcendance ni finalité. Ce n'est évidemment pas mon cas, ayant toujours récusé tout système explicatif et toute religion, par moi assimilés en raison de leur diversité aux ouvrages de l'art.
Seconde proposition : « comme la conjonction entre la raison et le sujet ». En premier lieu, doit-on entendre « comme » au sens de « de même que » ou au sens de « en tant que » ? Dans la première hypothèse, nous avons affaire à deux concepts mis sur un pied d'égalité ; dans la seconde, à une précision complémentaire supposée plus éclairante. Que ce soit l'une ou l'autre, l'emploi de l'italique semblerait indiquer qu'il s'agit d'une citation de mon cru. Or, je ne rappelle pas avoir jamais formulé une telle idée, dont le sens d'ailleurs m'échappe, les deux mots « raison » et « sujet » relevant tous deux des attributs propres à une même conscience humaine, ce qui relèguerait leur « conjonction » au rang d'un pléonasme. Si je me réfère à mes propos maintes fois répétés, il serait plutôt question d'une conformité de la logique, non au sujet, mais à l'objet (le monde), puisque je conçois cette logique (de préférence à « raison », trop composite et anthropomorphique) comme immanente à l'ordre de l'univers (ordre mathématique en particulier) et non pas comme projetée par l'esprit humain sur un chaos ou une entité inconnaissable qu'il ordonnerait à sa manière. J'ai même, dans un article sur Marx repris dans Crépuscule de la modernité, inventé de toutes pièces une citation de Hegel : « la logique est la respiration du monde ». Personne ne lisant Hegel, personne ne m'a démenti…Je dirais plutôt aujourd'hui : « le ciment de l'univers » ; et ce ciment, comme cela est naturel, se concentre en faculté réflexive dans l'esprit humain, produit de l'univers.
Voilà donc les bribes métaphysiques que j'aurais pu émietter sur le chemin d'Annie Clément, si tant est que ces considérations aient le moindre rapport avec ce qu'elle voulait exprimer. Il est à craindre en effet que les notions de « sujet », d' « objet », de « transparence », de « raison » ne varient de contenu selon les philosophes, les professeurs et les époques... |