
On (quand je dis « on », et que je compte sur mes doigts, ça ne fait pas grand monde), on, disais-je, s'est trop battu depuis trente ans afin que Montherlant fût tiré du purgatoire où une poignée d'imbéciles tout puissants dans le monde médiatico-culturel l'avaient exilé, pour ne pas saluer son grand retour à la télévision française. Une notule historique chafouine publiée par le site internet de l'Odéon peut donner une idée de la réputation faite à l'auteur de la Reine morte dans les cercles de cette intelligence subventionnée : « Montherlant devient un peu le "fournisseur attitré" de la Comédie-Française. On lui reproche souvent son classicisme et sa métrique (sic) surannée. » L'une des hontes – elle commence à en compter beaucoup – de la Comédie-Française maintenant que cette pauvre vieille dame, qui fut si belle, retrousse ses jupes pour jouer les gamines à la page, aura été de n'avoir pas représenté Montherlant depuis au moins trente-cinq ans (corrigez-moi si je m'abuse, je n'ai pas le loisir de vérifier). Seuls quelques dissidents comme Cochet, Dessailly et Valère, Régis Santon, ont sauvé l'honneur. Mais après l'intégrale de Jean-Luc Jeener fin 2006 (dont j'ai longuement parlé dans Le Spectacle du monde et ici même), qui semble avoir brisé le tabou, quel bonheur de retrouver la Reine morte sur les petits écrans !
Mardi 19 mai à 20 h 35, je me suis cru soudain revenu à la grande époque de l'ORTF, cette époque inimaginable pour les jeunes téléspectateurs d'aujourd'hui, où l'audimat ne pressait pas les tubes cathodiques pour en faire sortir cette assez ignoble pommade que nous connaissons. Certes, tout n'était pas parfait dans la néanmoins très belle adaptation de Pierre Boutron, qui volait à une tout autre hauteur que les récentes caleçonnades de Mazarin. Je n'ai pas conservé un souvenir précis de l'adaptation de Roger (Lazare) Iglésis au début des années 60, avec Geneviève Casile et Jean Yonnel, mais j'ai le sentiment que les deux ne sont pas comparables. Iglésis avait, me semble-t-il, privilégié la fidélité théâtrale, le huis-clos et donc une « lecture » conforme à la tradition instaurée dès la création de la pièce : la faiblesse du caractère de don Pedro face à Ferrante, un peu comme si on avantageait systématiquement Créon par rapport à Antigone. Dans le téléfilm de Pierre Boutron, l'équilibre des forces est davantage respecté, ce qui augmente encore la puissance tragique du texte et montre combien Montherlant est un grand dramaturge : le propre de la grande dramaturgie, en effet, est de permettre une multiplicité d'interprétations et de n'avantager aucun personnage, chacun possédant ses raisons fortes, aussi bonnes et aussi mauvaises que tous les autres (ce qui explique la pauvreté à la fois intellectuelle et dramatique des œuvres « à thèse », toujours manichéennes, qui entendent démontrer la valeur universelle de la bien-pensance et des bons sentiments, genre Cayatte… ou Boisset, le Cayatte d'aujourd'hui).
« Avoir écrit la Reine Morte suffit à justifier une vie » a écrit Maeterlinck. Phrase à rapprocher de celle de l'idiot de village que se délecte à citer Montherlant dans ses « Souvenirs sur la création de la Reine morte » : « une pièce ennuyeuse, inutile, que dans deux ans tout le monde aura oubliée. » L'inoubliable auteur de ce jugement montrait ainsi dès ses précoces commencements une aptitude hors du commun à passer à côté des choses sans les voir et à opter pour le parti le plus contraire au bon sens ; ce que j'ai, parlant du même dans Crépuscule de la modernité, décrit comme le syndrome de Gribouille (« Gribouille au théâtre »).
Pierre Boutron a eu tort de couper quelques répliques ou morceaux de réplique très significatifs et qui eussent fait sens, comme font sens et sont nécessaires certaines analyses explicatives de Corneille. Mais il a eu raison, pour le même motif, de rétablir certains passages coupés par l'auteur lui-même. Et cette vision nouvelle de la part de jeunesse contenue dans le drame, du plaidoyer pour la jeunesse, son orgueil, ses refus, sa pureté de sentiment jusqu'alors un peu trop occulté par les lectures traditionnelles de la Reine morte, rapproche le Montherlant du soir (la Marée du soir) du Montherlant du matin. Elle dirige un éclairage plus intense sur « ce nœud épouvantable de contradictions » qui sont en lui.
Une drôlerie pour finir. Les fidèles de la religion médiamétrique se couvrent la tête de cendre car, selon eux (je cite) : « La Reine morte a été boudée par le public. » Et de fournir le chiffre : un peu plus de deux millions de téléspectateurs seulement l'auraient regardée. Plus de deux millions de spectateurs en un seul soir pour une telle pièce ! Vu l'état des lieux, et sachant qu'il ne s'agissait ni de l'Olympique de Marseille contre Paris-Saint-Germain, ni de guignolades de pissotières, on aurait plutôt parié pour dix fois moins… |