 Ainsi, Pol Vandromme est mort. Encore un arbre coupé qui va modifier le paysage. De l'inconvénient de survivre : on s'égare, on ne reconnaît plus rien. J'avais fait sa connaissance dans le couloir de la Table Ronde, rue du Bac. On y rencontrait, dans ce couloir, l'épagneul de Roland Laudenbach, des écrivains en herbe, un directeur littéraire nommé Michel Déon, Blondin qui bégayait, Nimier paradant et pétaradant, et parfois Vandromme, le « journaliste belge » qui nous paraissait débarquer d'une autre planète. C'était la grande époque. On allait dîner avec Fraigneau, Déon, Pierre Rissient, Jacques Serguine, Kléber Haedens, chez Dame Blanchet, rue de Sèvres, et dès onze heures du matin le whisky commençait à enflammer les verres au Bar Bac. Lorsque j'eus sous les yeux les premiers articles de Pol Vandromme, notamment dans Le Rappel de Charleroi, il me sembla évident que nous avions là l'un des critiques les plus compétents de notre histoire littéraire, et un critique d'autant plus exceptionnel qu'il avait du style, autrement dit : qui savait de quoi il parlait.
Vandromme était un écrivain à la pointe aiguë et rapide qui dissertait des livres des autres comme Berlioz ou Debussy écrivaient sur la musique des confrères. Connaître la boutique de l'intérieur m'est toujours apparu comme la condition sine qua non de la critique de découverte ou de renouvellement ; seul exercice, dans ce domaine ingrat, dont nous importe la lumière. C'est pourquoi, en 2005, au moment où il fut décidé de rééditer ma Chanson de Maguelonne, je songeai que la meilleure ouverture à cette résurrection d'un roman qui s'était assoupi depuis trente ans sur de trop précoces lauriers, serait un avant-propos de Pol Vandromme. Et je n'aurais pu en effet rêver mieux que ce titre : « Un objet magique » coiffant le concentré d'intuitions chaleureuses par lesquelles mon préfacier introduit le lecteur d'aujourd'hui au parcours « initiatique » de la légende médiévale.
On reconnaît un grand critique, autrement dit un bon lecteur, à ceci qu'il est d'abord sensible au timbre de la voix. C'est ce timbre, et seulement lui, qui permet au bon lecteur de distinguer un écrivain de race de la foule des écrivants, des écriveurs et des écrivaillons. Il existe très peu de bons lecteurs. Si par chance ils en font un métier, ce métier grâce à eux devient un art. On trouve dans son Françoise Sagan ou l'élégance de survivre (réédité au Rocher en 2002) une parfaite définition par Vandromme de cet art de la lecture-critique : «… Une œuvre vit comme elle chante. Il faut l'écouter si l'on aspire à savoir ce qu'elle nous veut. Une lecture, ce n'est pas seulement l'intelligence d'un regard, c'est aussi l'intuition d'une oreille claire. La musique des mots orchestre la musique de la vie. Chaque écrivain a la sienne. Cela fait des modulations nombreuses, des accents infinis. Toutes sortes de connivences se mettent à l'écoute des réponses complices. Un écrivain ne distribue pas des messages comme un facteur des postes, non plus qu'il ne proclame des manifestes comme un panneau électoral. ; il éveille, il initie. Aucune littérature n'est tolérable sans cette franc-maçonnerie. »
Voilà pourquoi il a parlé des Poneys sauvages mieux que personne, en particulier dans Matulu. Adieu, cher Pol Vandromme. Vous nous quittez, mais les étincelles qui jaillissaient de la meule où vous polissiez vos sentences continueront longtemps, d'outre-Styx, à nous éblouir. |