Je m'inquiétais un peu : cela faisait quelque temps – quelques mois – que je ne recevais plus d'insultes. Étais-je sur la voie de la péremption, comme un vieux yaourt ? Dépenserais-je désormais en pure perte mon encre et ma salive ? Le divin plaisir de choquer les imbéciles, de chauffer au rouge de l'indignation les tartuffes et les obtus me serait-il maintenant interdit comme la pipe, le cigare et le whisky ? On a beau s'habituer à tout et fabriquer avec le pire sa substance, il y a des coups durs qui restent difficiles à encaisser. Je commençais à me voir en fauteuil roulant, poussé par une jolie infirmière qui m'aurait lu au long de la promenade les missives intelligentes et délicieuses que je reçois à longueur d'année de divers endroits du monde, dont parfois la France…
Depuis ce matin, je sais mes craintes infondées. Quelqu'un, qui veut se faire passer pour un débile à visière sur la nuque, hoquette sur ce Journal en ligne des injures baveuses, mais… trop appliquées pour être authentiques. Même ses fautes d'orthographes n'ont pas l'air de venir du fond du cœur. Et comment un analphabète de banlieue à risque viendrait-il s'égarer dans ces pages où l'on rencontre plus souvent Chateaubriand ou Molière que Michael Jackson ? Non, ce « courageux anonyme », selon la formule consacrée, n'est sûrement pas venu feuilleter par hasard mon « Carnet de route », et c'est justement ce qui me fait plaisir. Il m'apporte la preuve que les petits cailloux que je jette de-ci de-là dans « la mer de la connerie qui monte », comme disait Montherlant, atteignent encore quelques crabes. C'est donc sur un constat optimiste que je conclurai ce billet de vacances, en attendant de repianoter plus assidûment sur mon clavier. |