Comme le homard à cette même sauce (et bien que des cuisiniers et des gastronomes avertis y voient, probablement avec raison, une déformation d' « armoricaine »), l'Histoire à l'américaine (ou, si l'on préfère, à l'anglo-américaine) possède des caractéristiques et utilise des ingrédients bien particuliers, qui lui confèrent une saveur à nulle autre pareille. Et surtout, cette préparation se transmet de siècle en siècle, sans aucune des adultérations ou évolutions subies par beaucoup de recettes culinaires (comme on le peut constater en consultant des ouvrages anciens, tel le Grand Dictionnaire de cuisine d'Alexandre Dumas, par exemple).
C'est ainsi que, revoyant l'autre jour Fureur apache de Robert Aldrich, j'ai été frappé par la similitude des procédés entre la présentation du conflit Indiens-Colons blancs, perpétuée jusqu'à nos jours (Fureur apache date de 1972) et celle du conflit arabo-israélien, en tous points semblable d'ailleurs à d'autres manipulations historiques (guerre de Sécession, guerres du Golfe et j'en passe, sans même remonter à la diabolisation, purement anglaise celle-là, tant de la « sorcière » Jeanne d'Arc que du Croquemitaine Napoléon, dont on menaçait dans la première moitié du XIXe siècle les petits Britanniques indisciplinés.
Qu'il soit clair toutefois que : 1) l'auteur de ces lignes, rejetant l'aberrant concept de « responsabilité collective », ne met pas tous les Américains dans le même panier et sait parfaitement que nombre d'entre eux sont loin de partager les valeurs officielles de leur pays lorsqu'elles dérivent ; 2) ce n'est pas la pulsion de conquête ou de colonisation, autrement dit le creuset de l'Histoire, qui est dénoncée ici, mais la manipulation de cette pulsion, ni bonne ni mauvaise mais simplement naturelle, et sa stupéfiante métamorphose en combat « juste ».
Il s'agit dans tous les cas de discréditer l'ennemi en le rendant moralement indéfendable, avec une telle certitude et une telle assurance dans la mauvaise foi que celle-ci devient peu à peu une seconde nature, et finit, semble-t-il, par se transformer en croyance à l'objectivité indiscutable et absolue de ses interprétations pro domo (Dieu est avec nous, nous sommes le droit et la justice...) évacuant totalement le fait, jadis évident pour tous, que c'est le vainqueur, c'est-à-dire la force, qui définit les règles du jeu.
Ainsi les Apaches d'Aldrich sont-ils dépeints exactement comme les terroristes de Buch, sans que jamais soit posée à leur sujet la seule question qui importe : pourquoi sont-ils devenus ce qu'ils sont ? Pourquoi agissent-ils de la sorte, c'est-à-dire comme les Espagnols contre Napoléon ou comme le feront certains Français sous l'Occupation allemande ? Et sans apporter par conséquent la seule réponse plausible à cette question non posée : parce que des gens venus d'ailleurs, tenant la Bible d'une main et le fusil de l'autre, les chassent de leur territoire, s'emparent de leurs terres et les parquent dans des « réserves ».
Certes, si le film en cause avait la puissance de Kiss me deadly ou de The Big Knife, on n'aurait pas le mauvais esprit ni le mauvais goût de songer à des comparaisons aussi historiquement incorrectes. Mais ce ressassement de clichés sur la cruauté innée des uns et le bien-fondé du génocide perpétré par les autres – avez-vous remarqué qu'il y a des génocides répréhensibles et d'autres qui ne le sont pas ? – ne peut pas ne pas inciter à mettre en perspective l'ensemble de l'idéologie véhiculée depuis l'origine par l'american way of life. Car cette idéologie d'une formidable cohérence, qui fonde l'intérêt national sur Dieu et le droit, Dieu et le droit sur la force, la force sur l'argent et l'argent sur le pillage (autrefois du sol, aujourd'hui énergétique et financier), apparaît la même partout et toujours. |