La contribution en forme d'hommage à Edgar Poe que je me suis beaucoup amusé à écrire pour le recueil du Club des Ronchons composé par Alain Paucard, Allez-y sans nous, qui vient de paraître aux Éditions de L'Âge d'Homme,n'avait d'autre objet que de relater d'une manière assez fantaisiste une petite histoire authentique concernant le comportement pour le moins étrange d'un individu à l'identité bien précise. Il paraît cependant que plusieurs personnes s'y seraient peu ou prou reconnues, ce qui tendrait à prouver que « La vérité sur le cas de M. Valdemar » a une portée plus générale qu'on ne le supposerait au premier abord.
Deux ou trois anciens « amis » du monde des arts et lettres, mystérieusement disparus un beau jour (je dis « beau », parce que faste est le jour où nous sommes débarrassés d'un faux camarade, qui introduisait à notre insu dans la clarté de notre vie une relation d'imposture), disparus, donc, sans le moindre début d'explication, auraient manifesté une sorte d'agacement à la lecture de ce texte. J'utilise le conditionnel pour la raison, bien entendu, qu'on n'est jamais sûr de rien dans ces rumeurs qui remontent en catimini jusqu'au principal intéressé. Toutefois, il me faut ajouter que la fiabilité de mes « réseaux », comme on dit aujourd'hui, a rarement été prise en défaut. Je me trouve enclin de ce fait à croire volontiers que Dupont, Durand, Pierre ou Jacques ont effectivement été traversés de l'idée désagréable qu'ils étaient caricaturés sous les traits indéfinissables de M. Valdemar.
En somme, ce personnage emblématique et foireux plus ou moins inspiré d'un cas réel, est un miroir que je tends à mes contemporains français et où plusieurs d'entre eux, si prégnant est leur nombrilisme, s'imaginent reconnaître leur visage. Il y a donc bien dans cette anecdote saugrenue une dose de vérité. Si je l'adorne (peut-être excessivement, comme le suggère depuis le XIXe siècle ce vieux verbe) de l'épithète « française », c'est parce que j'ai l'impression qu'en d'autres contrées que je fréquente, cette fâcheuse manière de se dissimuler brusquement derrière son téléphone, de ne plus ouvrir sa boite aux lettres qu'en tremblant, de cacher sa tête dans son journal et de circuler en rampant sous votre fenêtre est beaucoup moins répandue qu'en France, pour ne pas dire inexistante. Quand on appartient au monde civilisé, on se comporte en civilisé : si l'on a une objection ou un reproche à formuler, on les formule ; un refus à opposer, en y mettant autant de politesse qu'on voudra on l'oppose ; à une lettre on répond, ne fût-ce que par le mot de Cambronne. On ne dilue pas dans un néant opaque la relation engagée voire établie de longue date, comme si l'interlocuteur, le questionneur ou l'ami avait soudain cessé d'exister. Cela est la pire façon d'agir pour quiconque souhaiterait que l'on gardât pour lui la moindre estime.
|