Par son originalité radicale, par son audace invisible, par le plaisir subtil qu'on éprouve à le déguster à petites gorgées comme un vin très ancien qui a mystérieusement conservé sa fraîcheur adolescente – film par excellence du trouble et de l'émerveillement de la découverte amoureuse –, et par l'assurance qu'il nous procure que jamais béotien n'y pénétrera sans prouver sa béotitude (comme dirait Ségolène ; au fait, qui est-ce, déjà ?), les Amours d'Astrée et de Céladon sont un des meilleurs films de Rohmer et à marquer d'un caillou blanc dans l'histoire du cinéma. Ceux, il en existe encore, qui connaissent un peu celle-ci, qui en ont vu les œuvres et par conséquent ne réagissent pas aux films d'aujourd'hui comme des lecteurs de Stendhal qui n'auraient pas lu Voltaire ou de Mauriac qui ignoreraient Racine, ces cinéphiles avertis auront été sensibles à l'hommage, peut-être conscient, peut-être non, de l'auteur du « Celluloïd et le Marbre » à deux de ses cinéastes de prédilection : Flaherty et le Murnau de Tabou. Cependant, bien sûr, il faut venir aux œuvres vierge de réminiscences, lavé à neuf de sa culture, pour les recevoir dans toute leur violence immédiate, non filtrée, - ou au contraire la mollesse de leur académisme exténué.
Les films d'Éric Rohmer ne sont pas des films de fiction, mais des reportages sur ou à partir d'une fiction, parfois à plusieurs étages : Avec la simplicité brute (présence forte des bruits, chants d'oiseaux…) d'un documentaire, cette Astrée nous informe d' une vision de la Gaule au XVIIe siècle portée par une certaine langue littéraire qui véhicule une histoire localisée sur la Carte du Tendre, de même qu'avec l'Ordre vert Corinne Garfin a tourné un reportage sur le montage d'une pièce de théâtre qui raconte Le Nôtre à Versailles et Versailles à travers Le Nôtre. C'est une des voies les plus ouvertes du cinéma d'aujourd'hui. |