La grotesque « affaire »
de la banderole du Paris-Saint-Germain, qui bouillonne jusqu'au sommet de l'État,
illustre à merveille le pronostic que je formulais il y a vingt ans dans
l'avant-propos de Crépuscule de la
modernité. Qu'on m'autorise à me citer : «Trissotin trébuche, mais Tartuffe est plus solide au poste que jamais.
Les « autorités morales » sont les principaux vecteurs de ce
changement de tactique nécessité par l'évolution des esprits. Ce que les
instigateurs et les commissionnaires hébétés de l'abîme perdent d'un côté, ils
tenteront de le récupérer d'un autre et l'on doit s'attendre à des crises de
conscience non moins graves que celles, en voie d'apaisement, de création et
d'appréciation esthétique. » En 2006, dans une autre préface, celle d'André Fraigneau (le « Livre du
Centenaire »), prenant acte de la victoire par moi annoncée du roi Tartuffe et de son système de valeurs,
j'ajoutais : « La question, qui
pourrait être débattue ailleurs, n'est pas d'établir si ce système s'est peu à
peu mis en place pour compenser les petites et grandes vilenies quotidiennes de
la démocratie socialo-libérale, les appétits féroces de profit et d'influence
dont nous voyons à tout moment émerger les effets dans l'actualité financière
et judiciaire… » Car ce qu'on doit comprendre aussi, c'est que
Tartuffe, entre-temps,
pour des raisons historiques – jugées inimaginables cinq minutes auparavant par les
observateurs les plus qualifiés – a jeté aux orties son bleu de chauffe d'idéologue :
dessous, il y avait une pelisse de banquier.
La question ainsi soulevée
du règne préparé de longue main, puis accompli, de Tartuffe, épaulé par
Torquemada (puisque, des « trois T »
dont je dénonçais déjà la trinité complice
dans Matulu, seul le premier,
Trissotin, a été quelque peu déstabilisé), cette question revêt deux aspects :
une permanence à travers l'Histoire, mais aussi une nouveauté depuis un peu
plus de vingt-cinq ans. Autrement dit depuis l'avènement du mitterrandisme, où
l'on avait beaucoup à faire oublier : dès lors, dans le registre
« Faites ce que je dis mais non pas ce que je fais, ou que j'ai
fait » il fallut déployer un zèle qui ne s'est jamais relâché.
La permanence, c'est celle du personnage,
présent depuis l'origine en toute société humaine, qui proclame à haute voix « Couvrez ce sein que je ne saurais
voir » tout en palpant d'une paume fébrile les rondeurs des épouses
derrière le dos de leur mari. Ce Tartuffe-là est de tous les temps et a
toujours été très actif, très sentencieux, très législateur dans plusieurs
familles sociales : les dévots, les cuistres, les sous-ministres, les
catins repenties, les pères-la-pudeur, les buveurs de sueur ou de sang, les
révolutionnaires en peau de lapin, les auteurs de journaux intimes et j'en
passe. Mais Tartuffe ne pouvait échapper indéfiniment à la critique, à la
satire, au coup de pied quelque part, ni se placer hors d'atteinte du Pouvoir
lui-même – voir Louis XIV évidemment ! protecteur de Molière…
Ce qui a changé de
nos jours, second aspect de la question, c'est l'omnipotence totalitaire (si je
puis risquer ce pléonasme) de notre vieux caméléon, aujourd'hui philosophe, demain
bedeau, champion olympique, chanteur de bastringue ; sa morale érigée en
transcendance universelle, sa présence tantôt visible, tantôt masquée, éparse,
immanente, orwellienne, dans les souffles de la brise et le parfum des fleurs
(des actrices « citoyennes » notamment) : il échappe à tout mais
rien ne lui échappe. Pour pouvoir palper
à son aise, il commence par étouffer les honnêtes (« Malheur aux
honnêtes ! » criait Montherlant par la bouche d'Alvaro). Sa plus
grande force désormais est d'avoir compris qu'il serait toujours relayé,
appuyé, renforcé par la légion gigantesque des niais : niais des médias,
niais de la politicaille en godillots, niais de sacristie, niais éducateurs,
niais culturels. Quel tsar parviendrait à pousser cette Grande Armée dans la
Bérézina qu'elle mérite ? Je crains bien qu'il n'y faille plutôt une très
sanglante Révolution. |