 Mes réponses aux questions du mensuel « Le Choc du mois » sur le cinéma français continuent de susciter nombre de réactions dont les plus intéressantes mériteraient d'être publiées. Témoin celle-ci, d'Antoine Katerji, qui se présente ainsi : « Je prépare une thèse de doctorat à l'université Paris 7-Denis Diderot, en sémiologie du texte et de l'image, intitulée « Louis Skorecki ou le macmahonisme perverti » ( titre trompeur puisqu'il est davantage question de l'école du Mac-Mahon que de Skorecki, qui n'est d'ailleurs étudié qu'en tant que disciple de ce mouvement). Cette thèse entend débusquer, délimiter, déterminer ce qu'est la substantifique moelle de la théorie macmahonienne, pour montrer en quoi, d'un strict point de vue ontologique (celui de l'essence du cinéma), certaines théories qui se réclament d'elle, qui croient en être l'aboutissement, n'en sont que le dévoiement (c'est là qu'intervient Skorecki, qui n'a rien de comparable avec un Lourcelles que je range dans la catégorie des macmahoniens "progressistes"). »
Voici le commentaire de M. Katerji :
« J'ai lu avec grand intérêt, et non sans un certain plaisir, l'entretien que vous avez accordé au mensuel « le Choc du mois ». On aurait pu déplorer que celui qui vous a cuisiné (pardonnez moi l'expression) ait systématiquement cherché à recadrer le débat autour du politique, de l'idéologique et ce gros mot pour les partisans de l'international qu'est le nationalisme (en même temps, le dossier portait en premier lieu sur le cinéma français, c'est donc lui faire un mauvais procès). Or ce serait ignorer que les mac-mahoniens, s'ils n'ont cure de la politique politicienne (d'où le fait qu'on retrouve dans la liste de leurs admirations aussi bien Losey et DeMille, aussi bien une victime direct du maccarthysme que son plus illustre zélateur), ne font pas pour autant l'impasse sur les questions de territorialisation, de frontière géographique. Ainsi, lorsque vous citez Barrès, l'auteur des Déracinés, vous restez dans la droite ligne de l'école mac-mahonienne, dont vous fûtes le théoricien, fondée autour de la croyance que le cinéma est un art de la présence, qui nous offre un contact direct avec la matière, avec le monde des êtres et leur être au monde. Or la mondanité des situations dépeintes à l'écran – ce que je nomme le cosmique de la situation – dépend en premier lieu de la nationalité de l'auteur, de la manière qu'il a en tant qu'homme du pays d'appréhender un espace, de se le colleter, de le façonner, de le ciseler, de le sanctifier, de le dépeindre (« le génie national est le génie du lieu - les sources, les forêts et les dieux qui les hantent ») et cette manière est elle-même ancrée, pour ne pas dire enracinée, dans une historicité («… combiné avec la mémoire historique la plus longue »). Temps et espace, généalogie et géologie ne faisant plus qu'un, le tout ramassé dans la célèbre formule barrésienne « la terre des morts ».
Et cette idée, elle parcourt en filigrane chacune de vos critiques – sans jamais que Barrès soit appelé, ne serait-ce qu'une seule fois, à la rescousse. Je pense à votre étude des films d' Ozu centrée autour de l'idée de l'acceptation de la vie telle qu'elle est, de la zénitude face à la concrétude des choses, fruit d'une longue tradition nippone, et qui se traduit visuellement à l'écran par des plans fixes, aux durées conséquentes, solidement ancrés dans une réalité terrienne, terre à terre - que ce soit au niveau de l'échelle des plans : les fameux plans tatamis, qu'au niveau du montage : les séquences étant entrecoupées par des plans de coupe, généralement de nature morte – sans parler de l'organisation de la matière avec sa géométrie rassurante, le tout donnant une image de quiétude, de relative tranquillité, d' harmonie avec le monde – le « confort cosmique » dont vous parlez dans votre article.
Chez Lang, au contraire, l'espace est apollinien au possible, cadré, ordonné, orthonormé, géométrisé, quadrillé, circonscrit…bref rationalisé jusqu'à le rendre opératoire et exploitable (et ce grand démiurge de Lang ne s'en privera d'ailleurs pas). C'est la rigueur, le rigorisme allemand dans toute sa splendeur. » (A. Katerji)
Ci-dessus : Couverture de la réédition augmentée de Sur un art ignoré à paraître en septembre.
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