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carnet de route
mercredi 01 octobre 2008, a 22:55
Bazin et Godard
 

   Dans son numéro du 23 septembre, la revue Les Inrockuptibles pointe à son tour son collimateur sur le fameux amphigouri placé par Jean-Luc Godard en épigraphe de son film le Mépris, et que l'affiche toute récente de la Belle Personne attribue cette fois à Télérama. On peut s'interroger : qui, à présent, va signer, contresigner, chouraver, tripatouiller cette phrase dont Godard a lu l'état initial dans le numéro 98 (août 1959) des Cahiers du Cinéma et que, quatre ans plus tard, il tente de citer, probablement de mémoire, et dans une certaine confusion mentale assortie de j'menfoutisme, en en faisant endosser la paternité à André Bazin, mort en 1958.

   Or il se trouve que la phrase en question, dans sa forme originelle et cohérente, est de votre serviteur, ce que savent tous les authentiques cinéphiles (c'est-à-dire, hélas ! peu de monde aujourd'hui), j'entends ceux qui ont lu à la fois Sur un art ignoré et le livre-testament de Bazin, Qu'est-ce que ke cinéma ? Ce n'est pas le cas, semble-t-il, de M. Pascal Ory, qui signe, on se demande à quel titre, la notice consacrée à André Bazin dans le mémento des Célébrations nationales de 2008 et qui reproduit consciencieusement, bien sûr, l'exergue saugrenu du Mépris. Avec des historiens de cette trempe, nous pouvons dormir tranquilles : la transmission de la mémoire historique est assurée.

   J'ai assez bien connu Bazin, malheureusement trop peu de temps avant sa mort prématurée (quarante ans !). C'est pourquoi j'avais pu, du haut de mes vingt-trois printemps un peu culottés (je m'en rends compte aujourd'hui) inviter ce « passant considérable » à collaborer à un dossier de la revue des Lettres modernes consacré aux rapports du cinéma et du roman. (Lettres modernes, Été 1958). Cela se passa quelques mois avant mon intrusion dans les Cahiers et suffit à expliquer ma fidélité au souvenir du fondateur avec Éric Rohmer de la critique de cinéma moderne. Je ne partageais guère ses choix (cinéastes et films servant d'illustration à sa pensée), et encore moins ses présupposés métaphysiques, mais je ne pouvais qu'adhérer aux principes qu'il avait su dégager de son expérience de spectateur.

   De là mon attitude partagée face à l'article des Inrockuptibles :d'une part, la satisfaction que l'on rétablisse la vérité des faits ; d'autre part l'étonnement que l'on m'oppose à Bazin sur le plan fondamental de l'appréhension du réel, que j'estime pour ma part analysée du même point de vue dans les deux cas. C'est peut-être d'ailleurs cette similitude qui a abusé Godard.

   Réagissant à l'article, j'ai adressé un courriel aux Inrockuptibles, en la personne de Serge Kaganski, qui m'a fort obligeamment répondu que ma lettre serait publiée dans un prochain « courrier des lecteurs ». Comme je suppose que les nombreux amateurs de cinéma qui me font le plaisir et l'amitié de suivre ce Carnet de route ne sont pas tous des lecteurs des Inrockuptibles, je ne crois pas inutile de publier et le passage le plus significatif de l'article – intitulé joliment « La Méprise » - et ma réponse in extenso.

 

   Les Inrockuptibles :

   […]  L'ironie de la méprise tient au fait que les historiens de la critique comme les exégètes godardiens s'accordent à dire qu'André Bazin n'a jamais écrit une telle phrase. Son auteur est le critique des Cahiers Michel Mourlet, chef de file d'une tendance de la cinéphilie late fifties appelée les « mac-mahoniens ». Ces jeunes garçons réputés de droite valorisaient le cinéma américain classique, l'héroïsme, l'action, les corps idéalisés et honnissaient par-dessus tout la modernité des années 60. Au fond cette phrase est absolument antinomique de la pensée de Bazin, apôtre de la vérité  de l'enregistrement pour qui la vocation du cinéma n'était nullement de substituer au monde tel qu'il est un avatar s'accordant à nos désirs. C'est donc une étrange facétie de Godard d'avoir inventé la citation la plus reprise de Bazin à partir d'une phrase qui n'était pas de lui et trahissait même complètement sa pensée. « Le cinéma substitue à notre regard… » peut en tout cas légitimement prétendre au titre d'aphorisme le plus faussement attribué de l'histoire de la critique […]

 

Mon commentaire (adressé à la revue) :

   C'est avec beaucoup d'intérêt que j'ai pris connaissance de l'article intitulé « La méprise »,  publié dans votre numéro du 23 septembre. Cet article qui entend rétablir une vérité malmenée correspond à l'idée que je me suis toujours faite du métier de journaliste, en particulier à l'époque où je l'exerçais moi-même. Il appelle cependant de ma part quelques observations que je vous serais très reconnaissant de transmettre à vos lecteurs.

   Je laisse bien entendu à l'auteur la responsabilité de ses considérations sur la « valorisation du cinéma américain classique ». L'apport « mac-mahonien » a consisté surtout à découvrir ou réévaluer des cinéastes méconnus, inconnus et souvent français ou italiens (Cottafavi par exemple), voire chinois ou japonais, et à en mettre d'autres, surévalués, à une plus juste place, du moins selon nous. Quant à dire que nous honnissions la « modernité des années 60 »… Sans chercher à sonder le sens de ce syntagme assez vague, je puis témoigner en tout cas que nous en adorions les signes extérieurs : les jeunes filles, leur désinvolture et leur mode vestimentaire, une partie notable de son cinéma et de son théâtre, ses bagnoles, pour certains d'entre nous sa musique et ses chansons ; et même, rétrospectivement, sa liberté de pensée beaucoup moins étriquée qu'aujourd'hui. Il est exact, toutefois, que nous ne raffolions pas de la Nouvelle Vague, non plus que de Robbe-Grillet, et encore moins de l'académisme officiel et mercantile des arts plastiques, mais pour des raisons principalement techniques où n'entraient ni politique ni idéologie. Ces dernières n'entraient en rien dans nos jugements esthétiques, Bertrand Tavernier et Michel Ciment, pour ne citer qu'eux, s'en sont maintes fois portés garants.

   Mais il est un point sur lequel je voudrais insister et qui m'a incité à vous écrire. Il s'agit de l'assertion : « Au fond, cette phrase est absolument antinomique de la pensée de Bazin » etc. Citons une fois de plus l'aphorisme en question : « Le cinéma substitue à notre regard un monde qui s'accorde à nos désirs. » En premier lieu, cette phrase, que Godard m'a empruntée en l'attribuant à Bazin, est citée de travers et, en l'espèce, semble signifier quelque chose quand on la lit très vite, alors qu'en réalité elle ne veut rigoureusement rien dire. Qu'est-ce qu'un monde, c'est-à-dire la chose regardée, qui se substituerait à un regard, c'est-à-dire à la conscience qui regarde ? Ce qui regarde et ce qui est regardé, ressortissant à des fonctions et  natures essentiellement distinctes, ne sauraient être interchangeables et par conséquent se substituer l'un à l'autre. La phrase d'origine, la mienne, et qui tient debout, est la suivante : «le cinéma est un regard qui se substitue au nôtre pour nous donner un monde accordé à nos désirs... » 

   En second lieu, quiconque a lu un tant soit peu mes textes est en mesure de savoir que le point de départ et le fondement même de toute mon analyse du phénomène cinématographique est la constatation que, pour la première fois dans l'histoire des arts depuis les grottes de Lascaux, le cinéma (prenant appui sur la photographie) nous donne le moyen d'appréhender le monde directement et de l'exprimer sans détour, sans recourir à la convention ni à la métaphore, ni a aucun truquage, ni déformation subjective ou matérielle de la réalité. Ce qui entraîne la conséquence capitale que voici : le cinéaste, s'il entend se conformer à la vocation originelle de la caméra, à la « raison d'être » de son moyen d'expression, n'a pas à créer de formes comme dans les arts traditionnels, mais à choisir dans la réalité offerte les matériaux dont il a besoin. Dans le grand débat Lumière-Méliès, je n'ai jamais pris le parti de Méliès, ni d'aucun cinéaste qui, se plaçant à la remorque des arts traditionnels, font « de la musique avec des images », « de la peinture », de l'onirisme, des « recherches^plastiques », ou encore des expériences de montage qui contredisent le mouvement naturel de l'œil. Autrement dit je n'ai jamais rien écrit, ni enseigné dans les cours qu'il m'est arrivé de dispenser à l'université, rien qui s'oppose à la pensée de Bazin sur le plan de la capture du réel. J'ai d'ailleurs eu l'occasion, peu avant sa mort, de m'entretenir à plusieurs reprises de ces questions avec lui et je puis vous assurer que nous n'en sommes jamais venus aux mains ! 

   Les malentendus qui surgissent à propos de cette phrase – j'ai lu récemment dans une thèse sur Nietzsche et le cinéma des propositions ahurissantes à ce sujet – prouvent une fois de plus que si l'on isole une citation de son contexte, on court un très grand risque de la mésinterpréter. C'est pourquoi, à ceux qui souhaiteraient se faire une opinion valable sur ce qu'on appelle ma « théorie » du cinéma – mais qui pour moi n'est que l'analyse d'une expérience passionnément vécue – je suggère de se pencher sur la nouvelle réédition (dans la collection Poche-Cinéma de Ramsay) de Sur un art ignoré, la Mise en Scène comme langage, qui sort ces jours-ci.

   Pour en finir avec cette trop longue mise au point, un mot sur la compassion exprimée dans l'article, concernant les larcins dont je suis victime. Je crois, bien au contraire, n'avoir qu'à me réjouir de la bévue godardienne et de ses suites. Sans cette « méprise », ma petite phrase n'aurait sans doue jamais connu pareille fortune !

 

Ci-dessus : André Bazin.

 

 

  

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Commentaires
#1
Christophe écrit le vendredi 10 octobre 2008, A 23:55
Bonjour M.Mourlet,

vous êtes dans le vrai quand vous supputez que vos lecteurs ne sont pas forcément ceux des Inrockuptibles.
donc merci de publier ici votre courrier.

http://films.nonutc.fr
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Michel MOURLET
Ecrivain, chroniqueur. A enseigné à Paris I sa théorie de l'audiovisuel.

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commentaire(s)
L'imparfait sportif R.-J. Berg (20/11/2009 08:13)

Votre belle réponse ...

Le terrorisme des Ronchons Christophe (09/11/2009 20:13)

A noter qu'Alai...

A la rencontre de Judrin Bruno Duval (24/09/2009 09:22)

Cher Michel Mourlet,...

A la rencontre de Judrin MM (17/09/2009 15:31)

Merci, Cher Bruno Du...

A la rencontre de Judrin Bruno Duval (17/09/2009 15:04)

Cher Michel Mourlet,...

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