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dimanche 12 octobre 2008, a 22:24
Films noirs
 

   Par la plume d'Agnès C. Poirier, l'hebdomadaire italien L'Espresso me pose d'insidieuses questions sur l'évolution du film noir : « Mon article, m'écrit-elle, traite de l'évolution très récente du film noir ou film de gangsters et de la fascination du mal au cinéma. N'assiste-t-on pas aujourd'hui à la glamourisation (désolée du terme, il n'est pas beau) de l'anti-héros qu'est le gangster? Autrefois pauvre type, le tueur est aujourd'hui présenté comme un homme d'affaires dont le "business" (tuer) est un "job" comme un autre. J'emploie à dessein des mots anglais. Le film noir ayant toujours eu pour rôle de prendre le pouls de la société qu'il dépeint, l'immoralité de nos gangsters au cinéma et le peu de cas que les scénaristes en font trahissent-t-ils notre propre immoralité ? »

  

J'ai répondu :

   «Sans en avoir l'air, votre réflexion soulève plusieurs grandes questions difficiles à traiter en peu de mots. Au premier abord, il semble en effet que l'on assiste depuis quelques dizaines d'années, non pas tellement à une promotion sociale du tueur, mais à une banalisation de sa violence et à une extension de son champ d'activité. Ce n'est pas tout à fait la même chose. Le gangster, au sens originel et américain du mot, est sorti des quartiers où il réglait autrefois ses comptes. Il exerce aujourd'hui ses talents dans des secteurs souvent plus policés et civilisés que l'alcool, la drogue, la prostitution et les machines à sous. Cela dénote-t-il une évolution du gangstérisme dans la société, ou un élargissement de vue de la part de scénaristes qui n'entendent pas être condamnés à recopier à satiété les mêmes situations avec les mêmes personnages ? Il me semble qu'il y a toujours eu des tueurs partout (particulièrement en politique), partout où le pouvoir et le profit dominent et sont âprement disputés. Rappelez-vous le meurtre de l'éditeur Robert Denoël, l' « accident » plus que suspect du patron du Parisien Émilien Amaury, et j'en passe de plus récents pour ne pas me retrouver au tribunal… Il est possible que l'assassinat spectaculaire de Kennedy ait contribué à faire passer le cinéma de l'âge de Scarface à celui du tueur socialement intégré, banalisé, sorte de Monsieur tout-le-monde dont la seule caractéristique est d'oser supprimer ses semblables, généralement pour de l'argent : acte que Monsieur tout-le-monde commettrait souvent bien volontiers si la peur du gendarme et peut-être quelque vague reliquat de préceptes moraux ne le retenaient pas.

   Cette banalisation-extension est-elle le signe de la montée en puissance d'une immoralité générale ? Je pense avoir répondu : non, car elle reflète un état permanent des sociétés de toutes les époques. C'est de la nature humaine qu'il est question dans les ouvrages dramatiques et narratifs, la société qu'ils décrivent n'étant que la superstructure évolutive de cette nature inchangée (tant qu'il ne se produira pas de mutation génétique) depuis nos cavernes jusqu'à nos vaisseaux de l'espace.  

   Le second aspect du problème que vous abordez est celui du regard posé par les cinéastes sur le comportement immoral de leurs personnages : « le peu de cas que les scénaristes en font ». Je répondrai : ce n'est pas aux scénaristes, ni aux metteurs en scène, de prendre parti et de juger. C'est au spectateur ! Et le fait même que vous pointiez ce « peu de cas » prouve que vous avez parfaitement perçu la nature immorale des personnages, cette perception garantissant une exactitude suffisante de leur peinture, qui doit rester une peinture « neutre » sous peine de verser dans le film à thèse, chose tout à fait horrible comme vous savez !

J'ai envie de chicaner un peu, aussi, cette opposition du « héros » et de l'« anti-héros ». J'ai le souvenir de films noirs d'autrefois dont le personnage central, malfrat de la pire espèce, était en même temps un véritable héros de tragédie : l'Enfer est à lui de Raoul Walsh pour ne prendre qu'un exemple parmi cinquante, vaut bien Macbeth ou Richard III à cet égard. Les notions de héros et de grandeur valent autant dans les excès du mal que dans le sublime et il s'agit toujours de la catharsis d'Aristote ou de la « purgation des passions » de Corneille.

Cela nous amène à un dernier aspect de la question, mais que je vais seulement effleurer, car il nous mènerait trop loin : la banalisation et l'extension de la violence, ou du « Mal » en général, risquent-elles d'être incitatives ? En d'autres termes, le film noir d'aujourd'hui, qui souvent, certes, ressemble plus à une mauvaise bande dessinée qu'à une tragédie de Racine, et où des tueurs dépourvus de toute consistance humaine mitraillent des cibles comme on abat des quilles avec une boule, ce film-là est-il nocif et responsable de la surabondance de faits divers qui alimentent les journaux ? J'ai déjà répondu en d'autres lieux, et un peu à la normande, à cette interrogation qui resurgit périodiquement : oui, dans certains cas fragiles, la violence est probablement incitative ;  non pour la majorité qui au contraire n'en est que plus détournée. Rien, même dans le domaine du film noir, n'est jamais tout noir. »

 

Ci-dessus : une affiche de L'Enfer est à lui. 

                                                                                                                      

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Michel MOURLET
Ecrivain, chroniqueur. A enseigné à Paris I sa théorie de l'audiovisuel.

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L'imparfait sportif R.-J. Berg (20/11/2009 08:13)

Votre belle réponse ...

Le terrorisme des Ronchons Christophe (09/11/2009 20:13)

A noter qu'Alai...

A la rencontre de Judrin Bruno Duval (24/09/2009 09:22)

Cher Michel Mourlet,...

A la rencontre de Judrin MM (17/09/2009 15:31)

Merci, Cher Bruno Du...

A la rencontre de Judrin Bruno Duval (17/09/2009 15:04)

Cher Michel Mourlet,...

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