Si l'on n'est pas encore complètement désespéré ni cathare, il convient de prendre tout ce qui est bon, même dans le pire. Depuis l'avènement de la moralisation « citoyenne » vers le début des années 80, moralisation qui selon les tempéraments rend ou imbécile, ou inquisiteur-délateur, le ridicule a cessé de tuer en France. C'est donc des vies sauves ! Des vies qui continuent imperturbablement leur parcours bouffon et peuvent même s'en réjouir dans les micros. En la période que j'ai dite, j'avais consigné dans un de mes livres le merveilleux commentaire de Marguerite Duras à la sortie de La Musica : « Avant moi, le cinéma faisait du bruit ; avec mon film, il va apprendre à parler. » J'avais noté également que la France ne s'était pas écroulée de rire, ce qu'elle n'aurait pas manqué de faire au temps de Saint-Évremond, de Chamfort ou de Sacha Guitry.
De Michel Audiard aussi, nous rappelle Philippe Randa dans un excellent morceau de sa chronique en ligne, où il fustige le remplacement sur les affiches de la R.A.T.P. de la pipe de Tati par un de ces petits moulins à vent qui firent, à bout de bras et au galop, la joie de notre enfance.
Il faut peut-être voir dans cette substitution ingénieuse un symbole : Hulot en 2009 n'enfumerait plus la planète avec sa bouffarde et le tuyau d'échappement de sa voiturette déglinguée ; il se servirait d'une éolienne pour capter l'énergie renouvelable de ses moyens de locomotion. Il ne serait plus nostalgique du passé, résistant obstinément aux coulées de béton, aux bassins à jet d'eau électrique et aux troupeaux d'automobiles ; il rentrerait dans le rang, consommateur docile, bon Européen, copain avec Obama, pleurant sur la misère du monde et stockant du sucre en prévision de l'attaque iranienne. Quelqu'un de fréquentable, en somme, et non plus cette espèce d'hurluberlu incapable de marcher au pas.
Une chose cependant me chiffonne : Hulot sans sa pipe, c'est Charlot sans sa canne, Tintin sans sa houppe, la Joconde sans son sourire. La grande entreprise de crétinisation moralisante, certes, sauve d'une mort certaine les censeurs de l'affiche, puisque le ridicule, grâce à elle, ne tue plus. Mais ces braves gens, eux, ont quand même tenté d'assassiner Hulot, le vrai, par une de ces opérations magiques chères aux sorciers : non sur une poupée, non sur une photographie ; sur une affiche. Alors ? Que devient dans cette affaire le droit moral de l'artiste ? Que devient le droit du public de n'être pas "trompé sur la marchandise" ? Qu'attend-on pour les traîner en justice ?
À lire : « Modernes Inquisiteurs » www.philipperanda.com
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