Pauvrement imité par la suite, Genousie de Obaldia a accompli dans le domaine des langues imaginaires ce que Magritte disait de la première peinture non figurative : elle a dit tout ce qu'il y avait à dire, du premier coup. Refaire Genousie, comme s'y sont cassé les dents un ou deux faux poètes, c'était se condamner à essayer de faire entrer la musique dans les arts plastiques ou la métaphore au cinéma : combinatoires vouées à l'échec pour cause d'incompatibilité. Cela marche une fois, rarement deux, et combien faut-il y mettre de fantaisie, d'ingéniosité, de légèreté, de poésie ! Mais toutes ces choses évidentes, on les recomprendra (on recommence un tout petit peu à les comprendre) dans quelques décennies, quand le balancier de l'Histoire reviendra dans la région du bon sens. Pour le moment, contentons-nous d'aller écouter René de Obaldia, dans sa 91e année, nous raconter sa vie au Petit Hébertot.
Pourquoi ai-je commencé ces quelques réflexions sur Obaldia par Genousie ? Sans doute pour une raison personnelle, qui tient à ma rencontre, ou plutôt à ma découverte, de la télévision dans les années soixante. Ces grandes années cinquante-soixante de la télévision à ses débuts (que nous critiquions, pôvres de nous ! loin d'imaginer ce qu'elle allait devenir) et qui étaient aussi les grandes années du théâtre, de Vilar, Silvia Monfort, d'Anouilh, Montherlant, Sartre, Cocteau, Beckett, Ionesco, Vauthier, les grandes années du cinéma américain, des derniers films allemands de Lang, ces années pionnières où nous avons eu la chance de nous éveiller aux arts dramatiques et audiovisuels, tandis que plasticiens, écrivains, musiciens s'assoupissaient dans l'académisme mortifère de toutes les vieilles avant-gardes.
Ainsi, vers 1965, juste avant les Shadocks et l'inoubliable Que ferait donc Faber de Dolorès Grassyan, feuilleton situé à mi-chemin des Marx et d'Ionesco, imbécilement méconnu, nous vîmes surgir sur nos tout petits écrans un jeune escogriffe en smoking nomme Jean Rochefort, entouré de gens très chics et qui devisaient fort élégamment jusqu'à ce que leurs propos, en des circonstances qu'il serait fastidieux de raconter ici, finissent par s'échanger dans un dialecte inconnu – mais que l'on avait presque l'impression de comprendre, tant ils y mettaient de nuances et de conviction.
L'auteur de M. Klebs et Rosalie fait donc partie de ceux, auteurs, réalisateurs, feuilletonistes, grâce à qui je suis passé sans douleur du cinéma, sur lequel j'avais le sentiment d'avoir dit ce que j'avais à dire, à ce nouvel instrument qui semblait promis à un avenir non moins ambitieux et passionnant que son grand frère.
René de Obaldia a surtout apporté au théâtre contemporain une grâce poétique subtile dont on avait cru perdre le secret après Giraudoux, mais une grâce bien à lui, frôlant sans cesse l'insolite, et que l'on retrouve en direct, in vivo, sur la petite scène de la rue des Batignolles. Dans son « solo d'auteur », le front couronné du laurier des Iroquois, il est confondant de jeunesse et de présence d'esprit. Courez-y avant le 9 mai. Il faut avoir vu cela, comme il ne fallait pas manquer Jean Marais, dans les années 80, reprenant le rôle de Michel Simon dans Du vent dans les branches de sassafras… |