J'ignore si quelque esprit curieux et affamé de lumière lit encore Chateaubriand dans nos années petites, où De Gaulle – si près de nous, et qui est mort de mon vivant, comme eût dit Raymond Barre – De Gaulle commence de ressembler à un roi du fond des siècles ; si, comme il est probable, un tel esprit n'a pas été conduit par notre Éducation nationale à se plonger avec délice et vertige dans les Mémoires d'outre-tombe, je prends la liberté de lui glisser sous les yeux cet étonnant paragraphe, extrait du 44e livre, chapitre 5 :
Quelle serait une société universelle qui n'aurait point de pays particulier, qui ne serait ni française, ni anglaise, ni allemande, ni espagnole, ni portugaise, ni italienne, ni russe, ni tartare, ni turque, ni persane, ni indienne, ni chinoise, ni américaine, , ou plutôt qui serait à la fois toutes ces sociétés ? Qu'en résulterait-il pour ses mœurs, ses sciences, ses arts, sa poésie ? Comment s'exprimeraient des passions ressenties à la fois à la manière des différents peuples dans les différents climats ? Comment entrerait dans le langage cette confusion de besoins et d'images produits des divers soleils qui auraient éclairé une jeunesse, une virilité et une vieillesse communes ? Et quel serait ce langage ? De la fusion des sociétés résultera-t-il un idiome universel, ou bien y aura-t-il un dialecte de transaction servant à l'usage journalier, tandis que chaque nation parlerait sa propre langue, ou bien des langues diverses seraient-elles entendues de tous ? Sous quelle règle semblable, sous quelle loi unique existerait cette société ? Comment trouver place sur une terre agrandie par la puissance d'ubiquité, et rétrécie par les petites proportions d'un globe fouillé partout ? Il ne resterait qu'à demander à la science le moyen de changer de planète.
Ces lignes, écrites dans la première moitié du XIXe siècle, témoignent parmi bien d'autres du même ouvrage de la prescience de l'Enchanteur, prescience qui n'a d'ailleurs rien de mystérieux, n'étant que le produit d'une imagination au galop, bridée par le mors de la logique. Nous sommes toujours surpris que nos politiciens, nos économistes, nos sociologues ne voient jamais rien venir et gèrent l'immédiat avec des tâtonnements de myopes : c'est qu'ils sont dépourvus pour la plupart de ces deux instruments de l'intellect qui imprimeraient au moteur politique la puissance convenable et la bonne direction. |