Mon vieux camarade Patrice Dumby recevait l'autre soir un ami anglais prénommé John comme beaucoup de ses compatriotes et qui, comme nombre d'entre eux, parle couramment le français. Avant de se rendre au restaurant, ils dégustaient à petites gorgées un « spritz » vénitien que Patrice avait confectionné avec les ingrédients idoines, dans les exactes proportions recommandées naguère à notre ami par un serveur du Florian. Son invité jetait de temps à autre un coup d'œil vers l'aquarium à images que Dumby avait omis d'éteindre. C'était l'heure tranquille ou les lions boivent l'apéro et dévorent le « Grand Journal » de Canal Plus. Soudain, John sursauta. M. Denisot, le présentateur, venait de proférer une expression étrange, quelque chose du genre « dans un instant nous aurons en live… »
Avec son délicieux accent de Cambridge, John s'exclama :
– Mais, qu'est-ce qu'il raconte, celui-là ! Il ne veut tout de même pas dire : « en direct » ?
Dumby hocha la tête avec consternation :
– Eh si ! mon cher, il veut dire « en direct ».
John ouvrit des yeux comme ces soucoupes qui s'empilent dans les pubs londoniens :
– Mais… ce n'est ni du français, ni de l'anglais ! Il y a « en », qui est un adverbe français, « live » qui est un adverbe anglais… Qu'est-ce que c'est, ce char à bœufs ? (Il voulait dire « charabia ».)
– Ben voyons… C'est notre « petit-nègre » à nous. C'est bien notre tour ! Nous sommes colonisés par tes cousins américains, béatement heu-reux de l'être, comme le cantonnier, et, pour avoir l'air chic et au courant, les Français essaient de faire croire qu'ils parlent anglais, tout comme leurs brillants ancêtres d'Alésia le latin.
– Et personne n'a encore appris à ce Monsieur… comment l'appelles-tu ? Denigaud ?
- ...sot
– Denisot, que, en français, « en direct » se dit « en direct » ? Personne ne lui a expliqué qu'il était grotesque d'ajouter « en » à « live », qui comporte déjà un « en » implicite quand il est adverbe ?
– Hélas, mon cher John, je crains qu'autour de lui, à de rares exceptions près, tout le monde ne soit très satisfait de parler le même petit-nègre.
– Il faut vous battre !
– Nous nous battons, mon cher John. Mais les veaux, comme les appelait si justement le Général, sont toujours aussi perspicaces en face du danger, si tu vois ce que je veux dire. À lire certains journaux, en particulier féminins, dont les états-majors définissent leur lectorat comme notablement sous-développé, tu serais effaré par le petit-nègre – ou mieux : le petit-français – ou l'anglais de cuisine– qu'on y jargonne… Et encore, s'il n'y avait que ça…
Après m'avoir rapporté ce petit morceau de conversation, Patrice eut l'air si abattu que je crus de mon devoir de le réconforter. Mais je m'en aperçus très vite : le remède était pire que le mal. Pendant son absence (à la suite de son dîner avec John, de plus en plus écœuré par les « veaux », il s'était enfui vers l'Italie, ou Athènes, je ne sais plus), deux événements importants avaient eu lieu. Dans l'ordre : la Marche pour la langue française du Panthéon à Jussieu et la sortie des presses du livre de Robert J. Berg, professeur des universités américaines : Péril en la demeure, Regards d'un Américain sur la langue française. Ces deux événements avaient un point commun : le soutien militant des non-Français à la cause du français. Dans le magnifique défilé ceint de banderoles, hérissé de drapeaux, organisé par l'ambassadeur Albert Salon sur le boulevard Saint-Michel, et que les badauds regardaient passer, ébahis, on dénombrait plus de Haïtiens, de Québécois, de Belges (y compris flamands !), d'Ivoiriens, d'Algériens, d'Acadiens, de Mauriciens, d'Italiens et j'en passe, que d'autochtones !
Le cher Patrice m'arrêta net dans mon élan lyrique :
– Eh, dis-moi, cette France en creux, ces patriotes qui, au lieu de défiler se sont défilés, ce vide au milieu des autres nations rassemblées, n'était-ce pas un beau résumé de la France éternelle, celle qui trahit, celle qui tremblote, celle qui comprend toujours trop tard, celle qui se fiche de son destin comme de l'an quarante et qui pleurniche ensuite (on appelle ça le devoir de mémoire), quand elle reçoit sur le coin de la frimousse, en bonne logique, ce qu'elle n'a rien fait pour empêcher ?
Le bougre avait évidemment raison. Je décidai néanmoins d'avoir le dernier mot :
– Au fait… sais-tu de quel « an quarante » il s'agit ?
– J'imagine que ce n'est pas celui de l'Armistice : trop facile !
– Bien vu. Il faut remonter beaucoup plus haut : aux Croisades. L'« an quarante », c'est quelque chose comme « les pets de Madame Oclès », « rire à gorge d'employé », ou encore « fier comme un petit banc ». Les chevaliers en guerre contre les musulmans affirmaient volontiers qu'ils se moquaient de quelque chose, quoi que ce fût, « comme de l'Al-Koran ». Ce qui prouve, mon bon ami, et sans vouloir te contredire, que les natifs des bords de Loire – n'ont pas toujours tremblé de tout !
PS : Il y avait quand même quelques Français, et non des moindres, en tête du cortège, et qui se sont adressés à la foule au Panthéon : MM. Chevènement, Hagège, les députés Jacques Myard, Dupont-Aignan ; un message d'Alain Decaux a été lu... On ne va pas les énumérer tous. Mais on passerait encore beaucoup plus de temps a établir la liste de ceux qui, de toute évidence et nécessité, auraient dû être présents. |